Psychologie (d'urgence)

Quand les images passent en boucle dans notre tête.

Le neuroscientifique Alexander Jatzko* sait pourquoi
Source: CareNews octobre 2015

Comment notre cerveau réagit-il à des évènements traumatisants? Le médecin Alexander Jatzko, qui fait des recherches dans ce domaine depuis des années, connaît des réponses. Il les a présentées lors de la Journée des volontaires de CareLink, et ses enseignements pourraient bien influencer le travail d’assistance.

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Des imagines indélogeables. La nuit, elles s’imposent à notre regard intérieur. Elles se transforment en cauchemars qui nous renvoient sans cesse à toute l’indescriptible frayeur de l’évènement. Des années plus tard, elles réapparaissent encore. Juste parce qu’un objet, une odeur ou une saveur ravive le souvenir de ce moment qui a profondément ébranlé notre vie.

En Allemagne, certaines personnes doivent vivre avec de telles images depuis le 28 août 1988. Cet été-là, un avion qui faisait partie d’une escadrille de vol acrobatique s’est écrasé dans la foule à Ramstein, un aérodrome dans le Palatinat. L’accident a fait 70 morts. Les survivants et les proches des victimes qui étaient témoins du drame ont souffert de ce traumatisme, et certains en souffrent encore à ce jour.

Alexander Jatzko a étudié les cerveaux d’un groupe de survivants de Ramstein. Il est spécialiste en psychiatrie et en psychothérapie et médecin-chef de la clinique de psychosomatique de Kaiserslautern, en Rhénanie-Palatinat. Chercheur en neurobiologie, il poursuit le travail entamé par ses parents. Sybille Jatzko, spécialisée dans la psychothérapie axée sur l’entretien, et le médecin Hartmut Jatzko ont été très méritants dans l’assistance apportée après la catastrophe de Ramstein. Leur travail de suivi a parachevé leur excellente réputation.

Par le biais de l’imagerie par résonnance magnétique, Alexander Jatzko a visualisé les troubles psychiques qui peuvent naître de traumatismes. Pendant ses travaux, il a découvert des zones cérébrales modifiées à la suite d’un trouble de stress post-traumatique. Le cortex cérébral, siège de l’esprit conscient, n’est plus correctement irrigué; il perd alors le contrôle sur les parties du cerveau impliquées dans la réponse émotionnelle de même que sur le centre de la mémoire et de la peur. Bref: les émotions négatives et douloureuses peuvent se multiplier sans retenue et prendre le dessus, sans arrêt, même pour des raisons banales en apparence. Elles ont «quartier libre» en quelque sorte. Selon les travaux d’Alexander Jatzko, cette situation est d’autant plus dramatique «que l’amygdale, une des structures essentielles de notre mémoire émotionnelle, réagit avec nettement plus de virulence à des stimuli négatifs lors de troubles post-traumatiques».

Et qu’impliquent ces enseignements pour l’assistance de personnes qui viennent de subir une rude épreuve? Quelle conséquence pour les caregivers qui interviennent pour CareLink et ses clients? Alexander Jatzko répond personnellement à ces questions dans l’interview (voir article suivant).

* Alexander Jatzko est spécialiste en psychiatrie et en psychothérapie et médecin-chef de la clinique de psychosomatique de Kaiserslautern, en Rhénanie-Palatinat. Lors de la Rencontre de Volontaires CareLink 2015, il a présenté les aspects neurophysiologiques après un évènement traumatisant tout en montrant les conséquences pour l’assistance. L’interview a eu lieu en amont de la conférence.

Le non verbal apaise le centre émotionnel du cerveau.

Interview avec le neuroscientifique Alexander Jatzko*
Source: CareNews octobre 2015

Le neuroscientifique Alexander Jatzko parle de la pensée et des émotions, du cortex cérébral et de l’amygdale. Et il souligne l’existence des connexions. Les personnes traumatisées ne relient plus correctement la pensée aux émotions. Les zones concernées, comme l’amygdale, prennent le dessus, les effroyables images du traumatisme reviennent en boucle. Mais il est possible de travailler sur le traumatisme dès la phase aigüe.

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Monsieur Jatzko, supposons que je sois impliquée dans un grave accident de la route: qu’est-ce qui se passe dans mon cerveau?
Alexander Jatzko:
Si vous avez de la chance, la communication dans votre cerveau fonctionnera normalement. Vous ne développerez pas de traumatisme. Si, par contre, la fonction de votre cortex cérébral (télencéphale) est diminuée, c.-à-d. celle qui vous permet normalement de penser, alors vous subissez un choc psychique: vous n’arrivez plus à établir les connexions correctes avec ce qui vous arrive. Il se peut aussi que votre lobe frontal reste actif mais que les commandes centrales de votre cerveau soient affectées: dans ce cas, vous prenez conscience des terribles faits et arrivez même à les mémoriser, mais vous ne pourrez pas vous les rappeler pleinement parce que les connexions avec d’autres zones cérébrales sont coupées.

Lorsqu’un événement déclenche (trigger dans notre jargon) un de ces éléments gravés dans la mémoire après l’accident, on assiste à des intrusions ou même à des flashbacks. Et comme les zones cérébrales ne sont toujours pas (correctement) connectées entre elles, vous revivez tout comme si vous y étiez. Le cortex réduit son activité – une fois de plus les connexions font défaut. Vous subissez un traumatisme. Ici, il ne faut surtout pas confondre ce qui vous arrive avec une crise de panique. Lors d’intrusions et de flashbacks, le cortex est moins bien irrigué tandis que la circulation sanguine est inchangée, voire renforcée lors d’une crise de panique.

Partons de cet exemple concret pour une recommandation pratique: que signifient ces faits pour l’assistance de personnes qui viennent de vivre une terrible expérience?
Alexander Jatzko: L’aspect déterminant dans l’assistance en phase aiguë, c’est l’état de la personne affectée. Si elle a subi un choc psychique, il faut la sortir de sa torpeur, par exemple, en restant avec elle pour agir sur ses centres émotionnels. Un entretien mené avec doigté peut lui donner le sentiment et la certitude d’être aidée. Par ailleurs, il faut activer le cortex, notamment par des questions simples comme: Avez-vous soif? Souhaitez-vous appeler quelqu’un? Elles amènent les personnes affectées à penser par elles-mêmes. En faisant retravailler le cortex, elles sortent de l’état de choc.

Si la personne concernée se trouve sous l’effet de l’accident mais n’en est pas traumatisée, elle souhaite en parler. Ce travail permet immédiatement aux connexions intracérébrales de se mettre en place. Lorsqu’une personne souhaite s’exprimer, elle sollicite le cortex. Les centres émotionnels s’en trouvent mieux contrôlés. Une écoute attentive et une présence protectrice peuvent donc favoriser l’établissement des connexions et réduire le poids de l’événement. Cependant, il ne faut jamais pousser les personnes affectées à parler contre leur volonté.

En tout cas, une présence non verbale peut calmer directement le centre émotionnel. Il est essentiel, dans ces moments, de demander avec tact: comment puis-je vous aider? De quoi avez-vous besoin? La question active non seulement le cortex cérébral, donc le centre de la pensée, mais aussi l’amygdale, qui régit les émotions. Par conséquent, un intervenant ne devrait jamais décider seul de ce qu’il faut faire mais toujours intégrer la personne affectée dans les décisions.

Au vu de ces connaissances, comment les professionnels du secours et de l’assistance réagissent-ils lors d’interventions difficiles? Appliquent-ils la raison pure pour préserver leur santé psychique, au risque de ne plus atteindre les personnes affectées? Est-ce un insoluble conflit d’intérêts?
Alexander Jatzko: Lorsque, par exemple, un caregiver mobilisé commence à établir des parallélismes avec sa propre vie, il doit immédiatement s’interrompre. La règle d’or pour se prémunir de souffrances psychiques est: faire abstraction de sa propre vie! On se rend vulnérable en abandonnant cette distance.

Un caregiver, pour rester dans ce cas de figure, peut compatir avec la personne affectée aussi longtemps que cela ne devient pas un problème pour lui. Autrement, il faut y renoncer. Il peut quand même se consacrer à son vis-à-vis et se montrer empathique. En effet, cela suffit déjà pour réagir à l’état et répondre aux besoins de la personne affectée. Un caregiver doit toujours penser à ce qui peut aider cette personne à ce moment précis et quelle est alors la réaction adéquate.

La distance professionnelle implique aussi de garder actif son cortex cérébral. Au fait, plus on réfléchit lentement, mieux on garde le contrôle de cette partie du cerveau. Et lorsqu’on n’y parvient pas, les propres centres émotionnels deviennent hyperactifs – ce qui n’aide personne en fin de compte.

Passons maintenant de la phase aiguë à l’étape thérapeutique. En tant que scientifique, quelles possibilités de traitement voyez-vous pour les traumatismes et le stress post-traumatique?
Alexander Jatzko: Il existe différentes formes de thérapies. Mais chacune continue de consolider les connexions que, dans l’idéal, le caregiver ou le psychologue d’urgence a déjà commencé à établir. La personne à suivre apprend, entre autres, à maîtriser ses centres émotionnels.

La thérapie par exposition à la narration, par exemple, fait remonter les souvenirs tout en maintenant l’activité du cortex cérébral afin que les connexions auparavant erronées puissent y être établies. La méthode de désensibilisation et de reprogrammation par mouvement des yeux (EMDR), quant à elle, renforce l’activité du cortex cérébral par le mouvement oculaire ou par des stimuli tactiles afin de favoriser la reconnexion. L’idéal est de pouvoir se détendre et de méditer, car on réfléchit moins dans ces phases. Le cortex cérébral peut s’activer au point de prendre le contrôle de tout le cerveau.

* Alexander Jatzko est spécialiste en psychiatrie et en psychothérapie et médecin-chef de la clinique de psychosomatique de Kaiserslautern, en Rhénanie-Palatinat. Lors de la Rencontre de Volontaires CareLink 2015, il a présenté les aspects neurophysiologiques après un évènement traumatisant tout en montrant les conséquences pour l’assistance. L’interview a eu lieu en amont de la conférence.

Peut-on entraîner sa résilience?

Le psychologue militaire Hubert Annen* parle d’un programme de l’armée américaine
Source: CareNews décembre 2014

La résilience, cette capacité de résistance psychique face à l’adversité, continue de faire parler d’elle. C’est pourquoi CareLink a décidé de creuser le sujet lors de la conférence des volontaires en 2015 et dans sa newsletter. Après Ulrike Ehlert, interviewée pour une édition précédente (cf. archives des newsletters), c’est au tour du psychologue militaire Hubert Annen de nous expliquer comment l’armée américaine aborde la question.

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Les exigences ne cessent de se multiplier dans tous les domaines de la vie, privée ou professionnelle: performance, réactivité, avalanches d’informations, joignabilité à tout moment. Autant de pressions qui provoquent du stress ou un burnout. La régulière couverture médiatique du sujet, que ce soit par un quotidien tout public ou des magazines spécialisés, souligne toute l’importance que la société attache à ce problème.

Dans ce contexte, on retrouve de plus en plus souvent la notion de «résilience», qui décrit la capacité à bien gérer des situations éprouvantes. Ici, l’attention ne se porte plus sur les facteurs de stress, ses retombées et le traitement des personnes concernées, mais plutôt sur les phénomènes permettant à un individu de rester en bonne santé psychique malgré un vécu douloureux ou des conditions de vie difficiles, voire de sortir encore plus fort de l’épreuve. Fondamentalement, on distingue deux conceptions: d’un côté, on part de l’hypothèse que la résilience émane d’une prédisposition génétique, du moins en partie. Ainsi, les possibilités de maîtriser un défi ou une épreuve varieraient d’une personne à l’autre. Si l’endurance, la force et les articulations solides sont autant d’atouts face à des efforts physiques, l’optimisme, l’auto-efficacité avérée et la sérénité aideront la personne à ne pas succomber à une situation pesante. D’un autre côté, on suppose que la résilience peut s'apprendre, un peu comme on acquiert une meilleure forme physique.

200 000 soldats atteints de séquelles psychiques
Ce concept a sous-tendu le programme «Comprehensive Soldier and Family Fitness», lancé par l’armée américaine il y a cinq ans. Jusque-là, plus de 1,6 million de soldats avaient fait la guerre en Irak ou en Afghanistan. En partant d’une estimation prudente de 12 à 15 % de soldats revenant plus ou moins gravement traumatisés, on atteignait le chiffre impressionnant de 200 000 personnes affectées. Il était évident que les approches diagnostiques et thérapeutiques classiques ne seraient pas assez efficaces dans ces circonstances. En mettant l’accent sur l’entraînement à la résilience, on misait désormais sur la prévention. A l’époque, le chef de l’état-major de l’armée, George Casey, en résumait l’objectif comme suit: «so our soldiers can ‘be’ better before deploying to combat, so they will not have to ‘get’ better after they return».

Formation de master resilience trainer (MRT)
Pour atteindre très rapidement un grand nombre de militaires, un système de formation des instructeurs a été mis en place. Ainsi, les sous-officiers suivent un cours intensif de dix jours pour devenir des formateurs MRT. La formation se décline en quatre modules. Le premier familiarise les participants avec le concept même de la résilience. Le deuxième en décrit les compétences-clés tout en enseignant comment l’apprendre et la développer. Il montre, entre autres, les mécanismes personnels du raisonnement et les conséquences qui peuvent en découler dans certaines situations. Ce faisant, on recourt à certaines méthodes éprouvées de la thérapie comportementale cognitive ou de la psychologie du sport. Dans le troisième module, les participants mettent en évidence leurs propres forces psychologiques comme l’humour, le courage, la ténacité ou la sagesse. Ensuite, ils discutent comment les mettre à profit pour améliorer l’esprit d’équipe ou pour surmonter des obstacles en apparence infranchissables. Le quatrième bloc, enfin, se concentre sur la création et la construction de relations solides. Les apprenants s’entraînent à écouter activement, à répondre, à exprimer leur appréciation et à utiliser efficacement différents styles de communication. Riche de ces enseignements, les sous-officiers retournent dans leurs unités et transmettent leurs connaissances aux soldats.

Efficacité de l’entraînement
Bien sûr, la grande question qui se pose est celle de l’efficacité. Les évaluations menées jusqu’ici montrent que les soldats affectés dans une unité ayant organisé ces entraînements estimaient leur résilience et leur force mentale nettement plus élevées que leurs camarades n’ayant pas suivi la formation. En outre, des études spécifiques ont mis en relief que cet entraînement améliorait à la fois l’optimisme et la capacité d’adaptation et, partant, une réduction des problèmes psychiques. Qui plus est, on a relevé que la consommation d’alcool et de drogues diminue dans les unités entraînées à la résilience, un constat qui a même permis de prouver un effet objectif.

Par ailleurs, les différentes études ont révélé des facteurs et des conditions favorisant encore davantage l’effet positif de l’entraînement. A titre d’exemple: les jeunes soldats entre 18 et 24 ans semblent mieux assimiler l’intervention que les aînés dans leurs rangs. Ceci dit, il est primordial que cet entraînement fasse partie intégrante du programme de formation officiel, que les formateurs MRT soient choisis avec circonspection, qu’ils abordent leur tâche avec motivation et sérieux, et que tout le programme soit clairement soutenu par leur hiérarchie.

En résumé, on peut affirmer que l’entraînement à la résilience est très prometteur. Il n’a toutefois pas vocation à faire des miracles, et ce n’est pas le but. Si cette approche s’inscrit dans un cadre propice, elle peut produire des effets positifs. D’autres organisations peuvent également tirer profit de ces connaissances, par exemple, les domaines de la santé ou les organisations d’intervention d’urgence. En effet, cet entraînement constitue un signal fort pour une culture d’entreprise soucieuse de ses collaborateurs.

* Hubert Annen, dr phil., est psychologue et enseigne la psychologie et la pédagogie militaires à l'Académie militaire de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)



Les maladies psychiques ne sont toujours pas prises au sérieux

Interview avec Ursula Zybach, Santé publique Suisse
Source: CareNews décembre 2014

La santé n’est pas seulement une aspiration individuelle. Elle comporte aussi un aspect sociétal. Santé publique Suisse crée un réseau composé d’organisations qui s’investissent dans ce domaine. Un manifeste préconise désormais d’intégrer sciemment la dimension psychique : en effet, il en va toujours du corps, de l’âme et de l’esprit. CareLink soutient ce manifeste. Ursula Zybach, directrice générale de Santé publique Suisse, met en lumière le contexte.

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Madame Zybach, l'organisation faîtière Santé publique Suisse s’investit depuis 42 ans déjà dans ce domaine; or, elle est peu connue du grand public. Pourquoi?
Ursula Zybach:
Les professionnels et les structures faîtières connaissent très bien l’organisation, qui constitue un réseau intersectoriel, interdisciplinaire et à vocation nationale de personnes œuvrant dans la santé publique. Aujourd’hui, Santé publique Suisse compte 656 membres individuels, 97 membres collectifs et 19 membres donateurs.

Pouvez-vous nommer des mesures concrètes que Santé publique Suisse a prises pour promouvoir la santé publique? En d’autres termes: quel bénéfice la population peut-elle tirer de votre organisation?
Ursula Zybach: Chaque année, nous proposons une conférence spécialisée de deux jours couvrant un sujet d’actualité. En 2012 et en 2013, nous les avons consacrées aux maladies chroniques. En 2011, à la réorganisation des systèmes de santé. Ces rencontres permettent à des professionnels de se pencher sur de nouveaux thèmes, d’échanger leurs nouvelles connaissances et leur expérience professionnelle. Nos cinq groupes spécialisés (nutrition, épidémiologie, promotion de la santé, santé mentale, global health) constituent autant de plates-formes pour des spécialistes du même domaine: ils élaborent des documents de travail et des positions tout en échangeant leur expérience. Nous nous investissons également au niveau politique et prenons position dans d’importants projets. L’an passé, par exemple, nous avons mené la campagne en faveur de la loi fédérale sur les épidémies, qui a été plébiscitée par 60 % des voix lors de la votation populaire.

Cette année, vous avez présenté le Manifeste suisse relatif à Public Mental Health lors de la «Swiss Public Health Conference». Il demande notamment une meilleure prise en compte de la dimension psychique dans la santé, c.-à-d. une approche intégrale, sur le plan à la fois individuel et sociétal. Quels sont, plus concrètement, les objectifs de ce manifeste?
Ursula Zybach: Le manifeste est destiné à augmenter l’attention des professionnels, des décideurs et des milieux politiques pour la santé psychique. De plus, il vise à renforcer les ressources individuelles et à influencer les conditions de vie en faveur de la santé psychique. Le document propose des mesures pour différents domaines: sensibilisation, promotion de la santé, prévention, traitement et soutien des personnes concernées, (ré)intégration et entraide. Et ils sont nombreux à se rallier au manifeste: environ 90 organisations nationales, cantonales, privées de la santé, de la formation de la politique sanitaire. Elles vont de la Société scientifique des soins en psychiatrie à CareLink en passant par La Main tendue et le département Santé de l'Université des sciences appliquées de Zurich.

Est-ce que, en Suisse, nous accordons vraiment trop peu d’importance à la santé psychique?
Ursula Zybach: En Suisse, le sujet de la santé psychique reste encore relégué au second plan. Les affections correspondantes sont souvent banalisées ou pas prises au sérieux. Selon les estimations, une personne sur deux dans notre pays est atteinte d’un trouble psychique une fois au moins dans sa vie. Il peut s’agir de troubles dépressifs passagers, de l’ordre de quelques jours, d’un suicide, d’un épisode unique de crise de panique ou encore, d’une perte de la capacité de travail. On estime que les troubles et les maladies psychiques provoquent des coûts économiques de onze milliards de francs par an, tendance à la hausse. Malgré ce constat, la société et la politique n’accordent toujours pas la même attention à ces affections qu’à d’autres maladies, et certaines personnes atteintes sont discriminées.

Dans son introduction, le manifeste s’adresse aux professionnels «travaillant dans les domaines de la promotion de la santé, de la prévention, du traitement et de l’intégration, respectivement de la réintégration, ainsi qu’aux décideurs publics et privés». Comment réagissent-ils à ces propos?
Ursula Zybach: Le manifeste est le fruit d’un vaste processus participatif. Le résultat est que, en amont de la conférence, de nombreux collaborateurs d’organisations très différentes ont réfléchi au sujet de la santé psychique et consolidé leur réseau par la même occasion. Ces derniers mois, nous avons été contactés à maintes reprises et avons constaté avec plaisir que tant d’organisations souhaitent nous soutenir. Cela signifie en même temps qu’un cercle plus large encore de professionnels de la santé planche sur la question. D’autres intéressés peuvent également soutenir le manifeste,  dont la version électronique est régulièrement mise à jour.

Comment l'Office fédéral de la santé publique perçoit-il le «Manifeste suisse relatif à Public Mental Health»?
Ursula Zybach:
Lors de notre conférence, Stefan Spycher a participé à la table ronde en tant que représentant de l’OFSP. Il trouvait que le manifeste est un peu trop sage. C’est pourquoi nous formulerons des exigences encore plus concises et audacieuses et les feront parvenir à l’office.

CareLink souscrit au manifeste, que vous trouverez dans l’annexe. De plus, elle soutient le Réseau santé psychique Suisse, dont la conférence de réseautage s’est tenue en même temps que la Swiss Public Health Conference, lorsque le manifeste a été lancé.


Je suis résilient, donc je suis fort

Interview avec le prof. Ulrike Ehlert
Source: CareNews septembre 2014

Qu’est-ce que la résilience? Une simple capacité de résistance à des situations difficiles? Comment établir cette faculté? Comment la cultiver ? Le professeur Ulrike Ehlert de l’Institut de psychologie de l’Université de Zurich a traité ce sujet lors de la Journée des volontaires, le 21 juin, et a apporté un éclairage supplémentaire dans la présente interview.

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Madame Ehlert, la notion de résilience a été introduite en psychologie dans les années 50 par Jack Block. Elle désigne la capacité de maintenir sa santé psychique même dans des circonstances adverses. Ces derniers temps, les médias évoquent ce sujet de plus en plus souvent. Un effet de mode?
Ulrike Ehlert: En effet, la résilience est devenue un sujet récurrent ces dernières années. Je ne pense pas qu’il s’agisse forcément d’un effet de mode mais plus d’une autre prise de conscience sur les facultés de l’individu. Pendant des décennies, l’attention s’était portée sur l’inadaptation de l’individu ; maintenant, il s’agit davantage de mettre en relief les forces que l’on peut déployer pour rester en bonne santé malgré différentes circonstances stressantes.

Que puis-je faire à titre personnel pour atteindre cette résilience?
Ulrike Ehlert: La résilience n’est rien d’autre que la capacité de gérer des situations lourdes telles que les échecs, les accidents, les urgences, les expériences traumatisantes ou le péril. Une personne résiliente est capable d’accepter des circonstances difficiles ainsi que les émotions qu’elles provoquent. Elle dispose d’une stratégie patente de gestion du stress, que l’on appelle aussi «coping», et elle est capable d’activer d’efficaces mécanismes de défense.

En d’autres termes, la résilience est synonyme de bonne gestion du stress délétère?
Ulrike Ehlert: Exactement. Ceci dit, il y a un phénomène de mode. Chacun se sent «stressé» ou «se trouve en plein stress». Mais dans la recherche sur la résilience, le stress est une réaction physique et mesurable à une situation précise. Cet événement saillant provoque la fabrication d’hormones de stress comme l’adrénaline, la noradrénaline et le cortisol. Le corps ne réagit pas comme d’habitude. Les travaux de recherche visent à mesurer ces réactions et, en s’appuyant sur la biographie du sujet, à établir son degré de résilience.

Pour analyser de manière précise et comparable les réactions du corps au stress, il faudrait pouvoir le déclencher en laboratoire. Mais est-ce possible?
Ulrike Ehlert: Oui, c’est possible. Nous disposons d’un test standardisé, que nous appelons la méthode TSST (test de stress social de Trier). Nous demandons aux participants, après une brève préparation, de tenir un discours de huit minutes. A la moindre hésitation ou digression, l’observateur leur demande invariablement, comme un automate, de poursuivre l’exposé. Le stress ainsi déclenché entraîne une production mesurable de cortisol. Ensuite, on demande aux sujets de l’étude de faire cinq minutes de calcul. A chaque erreur, l’observatrice dit «faux» d’un air impassible, et le calcul est à refaire. Là aussi, on mesure le taux de cortisol produit.

Partant de l’hypothèse que l’expérience de chacun influence sa résilience, certains groupes professionnels devraient parvenir à des résultats différents.
Ulrike Ehlert: Et c’est le cas. A l’université de Zurich, nous avons mené des études dans ce sens. Parmi les professions, nous avons sélectionné les groupes suivants : les guides de montagne suisses, les collaborateurs de la REGA, les sapeurs-pompiers du Pays de Galles et ceux du Land Rhénanie-Palatinat, la police cantonale de St-Gall. Les guides de montagne se sont révélé les plus résistants au stress. L’état d’esprit y est pour beaucoup dans la résistance d’une personne. Plus elle a le sentiment de pouvoir influencer son sort, plus elle sera solide. Cela explique peut-être la meilleure résistance des guides, qui sont souvent amenés à prendre des décisions pour éviter des risques. Mais pour expliquer ces résultats, il faut aussi tenir compte des spécificités génétiques des personnes étudiées. Les analyses sanguines correspondantes sont encore récentes, et nous n’avons pas encore pu y recourir.

Existe-t-il d’autres caractéristiques typiques pour les personnes résilientes?
Ulrike Ehlert: Ces personnes essaient de trouver un sens aux situations stressantes. Elles structurent les événements, cherchent des explications, sont confiantes en leur aptitude à maîtriser cet épisode, sont prêtes à s’investir et à relever le défi. Nous, les scientifiques, nous appelons ce comportement «le sentiment de cohérence». Il explique aussi pourquoi beaucoup surmontent mieux des traumatismes dus à des catastrophes naturelles, comme les tremblements de terre ou les inondations, que ceux provoqués lors de tueries ou d’homicides. Elles arrivent à concevoir un sens aux déchaînements de la nature et les acceptent mieux qu’un crime perpétré par l’être humain.

Les personnes qui positivent sont-elles plus résistantes au stress ?
Ulrike Ehlert: Oui, absolument. La science a démontré que les personnes à tendance hédoniste s’avèrent fondamentalement plus costaudes. Tout comme les optimistes, elles produisent moins de cortisol lors du test de stress social.

Pour résumer: Quels sont les principaux éléments agissant sur la gestion du stress?
Ulrike Ehlert: Selon moi, les principaux éléments sont, entre autres :

  • l’appréciation de la situation et le sentiment de pouvoir y réagir
  • l’expérience acquise par le passé dans des situations difficiles et les mécanismes acquis de défense et de gestion
  • l’optimisme
  • la régulation hédoniste des émotions : plaisir et joie plutôt que douleur et souffrance
  • le sentiment de cohésion : la capacité d’accepter un événement et de le trouver gérable.

Le soutien social dont bénéficie un individu l’aide également à surmonter des situations stressantes. A ne pas négliger non plus : l’alimentation saine peut aussi aider à mieux faire face. De plus, en se concentrant sur ses forces et en apprenant du passé, on contribue largement à sa santé psychique et à sa force de résistance.

La psychologie d’urgence aide à reprendre pied

Interview avec Barbara Fehlbaum
Source: Carenews septembre 2013

La psychologie d’urgence est représentée généralement dans tous les careteams mobilisés par CareLink. Qu’apporte cette discipline par rapport à la psychologie classique? Qui peut suivre une telle formation? Barbara Fehlbaum, qui assume le soutien psychologique spécialisé chez CareLink, connaît les réponses.

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Pendant la phase aiguë, les personnes affectées par un événement grave sont prises en charge par la psychologie d’urgence. Madame Fehlbaum, quelles sont les tâches spécifiques de ces spécialistes?
Barbara Fehlbaum:
Ils mènent des entretiens individuels et de groupe avec les personnes affectées. Avec le groupe, ils visent en premier lieu la «normalisation» des réactions déclenchées par un événement traumatisant. Le psychologue d’urgence peut expliquer que même de vives réactions psychologiques et émotionnelles sont normales dans de telles circonstances. Ces explications peuvent aider à les gérer et à reprendre pied. En fonction de l’incident, CareLink mobilise des caregivers et des teamleaders pour seconder le psychologue.

Les entretiens individuels, quant à eux, se concentrent sur les schémas individuels de gestion psychologique. Les interventions concrètes aident les personnes affectées à recouvrer le plus rapidement possible leur stabilité intérieure afin qu’elles puissent à nouveau renouer avec leur vie quotidienne. Ces mesures ciblées permettent d’éviter ou, pour le moins, d’atténuer les séquelles.

Le psychologue d’urgence dépêché par CareLink intervient-il aussi au-delà de phase aiguë lorsque les circonstances l’exigent?
Barbara Fehlbaum:
Il se tient à la disposition des personnes affectées jusqu’à la fin de la mission du careteam, en règle générale, quelques jours. Pendant toute la durée de l’intervention, il reste joignable à tout moment, que ce soit pour répondre à des questions, atténuer des insécurités ou pour soutenir les proches des personnes affectées. Si nécessaire, il prend des mesures de suivi, par exemple, en mettant ces personnes en contact avec l’Aide aux victimes ou un psychotraumatologue.

De plus, le psychologue d’urgence soutient l’entreprise touchée en lui fournissant des informations spécialisées. Il peut aussi jouer un rôle de médiation entre la société et la personne affectée.

Pourquoi CareLink travaille-t-elle en premier lieu avec des psychologues d’urgence dûment formés et certifiés?
Barbara Fehlbaum:
Après leurs études, les psychologues peuvent se spécialiser dans différentes disciplines: pédopsychologie, neuropsychologie, psychologie clinique, légale, médicolégale ou encore d’urgence. Cette dernière apporte une aide immédiate aux personnes ayant vécu un évènement traumatisant. Lors d’une intervention, nous partons du principe que nous aurons à faire à des personnes saines, en prises avec des réactions virulentes à une situation bouleversante. Leur stabilité psychique est menacée de manière aiguë ou risque même de s’effondrer. Des mesures ou des interventions spécifiques, émanant de la psychologie d’urgence, permettent à la majorité des personnes affectées, après un laps de temps relativement court, de retrouver leur autonomie et de reprendre les rênes de leur vie. Ainsi, on évite des séquelles comme le stress post-traumatique ou, pour reprendre le jargon scientifique le «posttraumatic stress disorder», abrégé par PTSD.

Les mesures appliquées sont différentes lorsqu’une personne est suivie à cause d’une crise personnelle prolongée ou de troubles psychiques. Ce soutien psychologique s’avérerait inopérant en situation d’urgence. La formation postgrade dans cette discipline permet aux psychologues de recourir à des mesures et à des interventions adaptées à ce contexte. Il n’en reste pas moins que cette spécialisation doit solidement reposer sur des études universitaires ou en HES. En effet, il est indispensable de savoir détecter des troubles antérieurs à l’incident, de les appréhender correctement et d’en tenir compte lors de l’intervention.

En Suisse romande, CareLink opère à la fois avec des psychologues d’urgence certifiés et des psychologues justifiant d’une expérience pratique dans ce domaine. Pourquoi cette possibilité supplémentaire?
Barbara Fehlbaum:
En Suisse romande, l’offre de formation en la matière est relativement récente. En effet, le cours proposé par la «Formation des associations romandes et tessinoises des psychologues (FARP)» et reconnu par la Fédération Suisse des Psychologues (FSP) et par le Réseau national d'aide psychologique d'urgence (RNAPU) n’existe que depuis novembre 2008. Aussi les psychologues spécifiquement formés à la psychologie d’urgence ne sont-ils pas encore très nombreux, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils n’ont pas d’expérience.

Qui propose la formation en Suisse alémanique?
Barbara Fehlbaum:
La Suisse alémanique compte deux organisations formatrices: l’Association professionnelle suisse de psychologie appliquée (SBAP) et l’association « notfallpyschologie.ch », un membre reconnu par la FSP. Les formations continues reposent sur des bases pratiques et scientifiques. A l’heure actuelle, des efforts sont entrepris pour mettre en place des standards communs de formation et aussi l’assurance-qualité pour tous les psychologues d’urgence exerçant en Suisse. Déjà maintenant, les deux formations postgrades répondent aux prescriptions du Réseau national d'aide psychologique d'urgence (RNAPU), créé à l’initiative du Conseil fédéral. Au terme de la formation et lorsque les critères supplémentaires du RNAPU sont remplis, un certificat de «Spécialiste en aide psychologique d'urgence RNAPU» est décerné. Ces études en psychologie d’urgence peuvent se faire en cours d’emploi et englobent différents modules théoriques, des exercices, des expériences pratiques et la supervision.

Quels sont ces critères supplémentaires définis par le RNAPU qu’il faut remplir pour décrocher le certificat?
Barbara Fehlbaum:
Toute personne ayant suivi la formation continue de psychologie d’urgence dans une des institutions reconnues et certifiées par la RNAPU peut prétendre au certificat. Par ailleurs, elle doit être titulaire d’un master en psychologie, décerné par une université ou une haute école. Autres conditions: au moins trois ans d’expérience, au minimum quatre interventions attestées en tant que psychologue d’urgence, interventions qui doivent avoir été discutées pendant quatre heures avec un superviseur reconnu par le RNAPU et ayant fait l’objet de rapports de mission correspondants. 

Le quotidien d’une psychologue d’urgence

C'est normal?
Source: Carenews mars 2013

Comment une personne réagit-elle à une agression? Ses réactions tant psychiques que physiques sont-elles normales même si elles sont extrêmes? «Oui», affirme Heidi Aeschlimann, psychologue intervenant aussi chez CareLink. Dans la publication «Zeitraum», de la société de conseil aux entreprises Fravi & Fravi, elle décrit comment elle contribue à réduire les angoisses d’une personne ayant vécu une agression. Ou encore comment elle aide les collaborateurs d’une entreprise à surmonter le suicide d’un collègue. Heidi Aeschlimann nous donne, avec beaucoup de tact et d’acuité, un aperçu de son activité, et CareLink la remercie de l’avoir autorisée à publier ici cet article.

Article "Le quodidien d'une psychologue d'urgence"

Les personnes traumatisées ont besoin d’aide professionnelle

Lorsque le choc perdure
Source: Carenews septembre 2012

Certains événements sont extrêmes et laissent des traces profondes: des traumatismes. Ces blessures, certes invisibles à prime abord, doivent être traitées; sinon la personne touchée risque de tomber dans un cercle vicieux. Lors de la Journée des volontaires de CareLink, la spécialiste, Jacqueline Schmid*, a beaucoup insisté sur ce risque tout en invoquant une forme particulière de responsabilité que tout un chacun porte.

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Une expérience traumatisante bouleverse, effraie et met la vie en péril - bref: elle est humainement insupportable parce qu’elle dépasse tout ce qu’un individu connaît normalement. La personne traumatisée est persuadée qu’elle n’arrivera jamais à surmonter ce drame ou alors, elle croit que tout cela ne lui est pas arrivé, tellement c’est horrible. Pour ne pas subir le traumatisme de plein fouet, le cerveau le refoule ou opère une dissociation.

Réaction post-traumatique
Les problèmes survenant les six premiers mois du traumatisme sont appelés «réaction post-traumatique» par les spécialistes. Chez l’enfant, par exemple, la personnalité peut s’altérer. Il est effarouché, voire effrayé, fait des cauchemars et souffre d’insomnies. Après un traumatisme, l’enfant évite tout ce qui pourrait lui rappeler le drame. Mais en pensées et émotionnellement, il revit sans cesse le choc et la détresse. Dans une des formes de réactions post-traumatiques, l’enfant ne peut plus distinguer entre la réalité et ses images intérieures. Il a souvent du mal à se concentrer, et ses résultats scolaires s’en ressentent fortement. L’enfant finit par se replier sur lui-même et s’isoler.

Stress post-traumatique
Lorsqu’au lieu de s’estomper après six mois, les terrifiantes images qui hantent la personne traumatisée sont de plus en plus vives, que la personne est submergée de sensations et de sentiments, que toute l’horreur du drame lui revient sans cesse à l’esprit, les spécialistes parlent de stress post-traumatique (SPT). Dans ce cas, le comportement d’évitement se renforce, la personne traumatisée devient apathique, s’isole, se sent de plus en plus impuissante, oublie certains faits. Les enfants et les adolescents souffrant de SPT sont surexcités, hyper-vigilants; nombre d’entre eux dorment mal, ont des difficultés à se concentrer ou se plaignent de douleurs physiques.

Marginalisation et isolement
Dans un premier temps, l’entourage de la personne exposée à un événement traumatisant fait preuve de compassion et de compréhension. Les proches et les connaissances offrent à la fois écoute et aide. Mais, au bout d’un moment, ils ne comprennent plus ses réactions et commencent à banaliser ces dernières ainsi que l’événement déclencheur. Puis, une impatience et un agacement se font sentir. «Ecoute, c’est loin tout cela... Il faut oublier maintenant. Combien de fois en avons-nous déjà parlé!» De tels commentaires ne sont pas rares dans cette phase.

Plus tard encore, on en appelle à sa dignité: «Tu n’as pas honte de te plaindre sans cesse? D’autres sont confrontés à bien pire et n’en font pas un tel drame! » Pour finir, la personne est marginalisée et s’isole. Elle se sent incomprise et se demande même si elle est encore normale.

Thérapie: le plus tôt sera le mieux
Un traumatisme non traité peut engendrer des agressions envers la société ou soi-même. Il est donc primordial de traiter avec beaucoup de précautions l’évolution des réactions chez une personne traumatisée. En entamant rapidement une thérapie, on pourra d’autant mieux soulager sa souffrance. La personne évite ainsi le passage fatidique de la sympathie à la stigmatisation, en passant par la banalisation, l’impatience, la culpabilisation, la marginalisation et l’agression. Au lieu de sombrer dans le traumatisme, elle peut le surmonter avec cette aide extérieure.

Déroulement en trois phases
La thérapie commence par la phase de stabilisation. Ensuite, la personne affectée peut entamer son travail sur le traumatisme. Dans une troisième phase, elle pourra de nouveau se tourner vers l’avenir. Pour chaque étape, il existe différentes techniques thérapeutiques, que les spécialistes emploieront en fonction de l’âge et du profil de la personne traumatisée. Lorsqu’il s’agit d’enfants et d’adolescents, il faudra tout particulièrement veiller à ce que les adultes qui les encadrent leur apportent appui moral, compréhension bienveillante et soutien pratique.

Quand le silence n’est pas d’or
Si, dans la vie courante, on constate que le comportement d’une personne s’altère de manière frappante et inquiétante, il faut faire jouer ses contacts, en parler autour de soi et discuter de cette constatation avec la personne concernée. Elle doit savoir qu’elle n’est pas seule et qu'elle peut se faire aider. La maxime «le silence est d’or» ne s’applique jamais dans ces situations! Car, souvent, les traumatismes et les blessures psychologiques ne laissent pas de traces visibles. Contrairement aux accidents, qui provoquent aussi des blessures physiques, certains événements traumatisants comme les mauvais traitements ou les abus sexuels surviennent à l’insu de tous. C’est pourquoi il incombe à chacun et à chacune de prendre ses responsabilités lorsqu’il ou elle constate des changements de comportement marquants chez quelqu’un. Pas question de fermer les yeux.

* Jacqueline Schmid, lic. en phil., est psychothérapeute à la fois affiliée à la FSP et à la société germanophone de psychologie, la DeGPT. Elle s’est spécialisée dans le traitement de traumatismes chez les enfants et les adolescents. De plus, elle a fondé le « Schweizerische Institut für Trauma Therapie SITT ». Cette organisation met en relation différents groupes professionnels travaillant dans le domaine du traumatisme, propose des formations, des supervisions, une plateforme de contacts professionnels et un forum de discussion: www.sitt.ch.

Le sens profond de la psychologie d’urgence

Exposé du Pr Gernot Brauchle
Source: Carenews décembre 2011

Bien avisé, celui qui fait appel à la psychologie d’urgence après un événement bouleversant. En effet, ce n’est pas forcément un signe de force que de décliner de l’aide extérieure. Cet enseignement s’est consolidé au fil de l’histoire. Le Pr Gernot Brauchle, psychologue de santé et d’urgence, a présenté cette évolution de manière impressionnante lors de la conférence CareLink 2011.

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Au 19e siècle, les voyages en train étaient le privilège des riches. Mais au fur et à mesure que le réseau de chemin de fer se ramifiait, les incidents et les catastrophes se multipliaient et, avec eux, le nombre de blessés graves, de décès, sans compter les traumatismes psychiques liés aux accidents. Les compagnies ferroviaires ont dû faire face aux poursuites entamées par les victimes et les survivants. D’abord décriés comme étant les valets des entreprises de transport, les médecins étaient soupçonnés de vouloir les protéger des demandes de réparation trop élevées. De toute manière, ils se trouvaient devant la tâche épineuse de devoir distinguer les simulateurs des vraies victimes.

Les sciences médicales et, surtout, les chirurgiens anglais impliqués dans la prise en charge des victimes d’accidents ferroviaires étaient confrontés à un nouveau phénomène et aux nombreuses questions qu’il soulevait. Des personnes en bonne santé et sorties indemnes de la catastrophe présentaient tout une série de symptômes physiques qui, de toute évidence, étaient liés au drame. C’est ainsi que les chirurgiens ont découvert qu’une des causes résidait dans la puissance de l’impact et dans les lésions invisibles de la moelle épinière que le choc avait causées. Selon eux, ces micro-blessures provoquaient ultérieurement des symptômes psychiques. Cette «nouvelle maladie» décrivant les lésions médullaires était connue sous l’appellation «railway spine».

Descente aux enfers: les névroses de guerre 
L’euphorie qui régnait en août 1914 a conduit des centaines de milliers de va-t-en-guerre à se porter volontaires. La mobilisation était associée à l’aventure, à l’esprit de corps et à la possibilité d’écrire une page d’Histoire. Mais la réalité du conflit et son corollaire d’atrocités ont exercé un effet dévastateur sur le psychisme des enrôlés volontaires: artillerie lourde, guerre des tranchées, grenades, obus, salves de mitraillettes, ou encore, puissance des explosions, corps déchiquetés ou ensevelis, risque omniprésent d’être blessé, voire tué… Ces hommes, sans symptômes physiques, avaient la «tremblote» ainsi que des paralysies, des aphasies, des troubles de la vue ou de l’ouïe; certains avaient des douleurs et des accès de fureur pour lesquels on ne trouvait de cause organique. Nombreuses étaient les explications des psychiatres, dont le but stratégique était de renvoyer rapidement la force de combat sur le front. Les causes avancées allaient de la vile simulation à l’exagération hystérique en passant par le manque de volonté et les mauvaises prédispositions.

En réponse à ces dysfonctionnements s’ensuivaient des mauvais traitements, des menaces ouvertes ou des «cures» de courant alternatif. Ce faisant, on passait un pinceau électrique sur les parties défaillantes, ce qui provoquait des douleurs extrêmes. Les psychiatres faisaient passer le courant sur des yeux devenus aveugles, des oreilles sourdes ou des membres paralysés; ils écartaient de force le larynx et obligeaient les soldats à faire des exercices militaires. L’horreur de ces «cures» devait dépasser celle du front et pousser les soldats à «opter pour la santé» pour en réchapper.

Anxiété des soldats – névrose traumatique!
La guerre du Vietnam a, elle aussi, traumatisé d’innombrables combattants. Vers la fin du conflit, les milieux politiques ont tenté de regrouper les symptômes sous l’entité clinique du «trouble anxieux post-traumatique». Mais ces terribles séquelles ne pouvaient s’expliquer par des «troubles anxieux», une soi-disant trop grande anxiété de la part des soldats. Ces symptômes psychiques avaient pour origine la réalité traumatisante de la guerre, qui détruisait ces soldats intérieurement. Partant de ce constat, la notion de «syndrome de stress post-traumatique» s’est établie dans les années 80. De vastes études scientifiques ont été menées sur les réactions aigües et répétées au stress, sur les comportements d’évitement, l’agitation provoquée par le souvenir, la sensation d’être détaché de la réalité et de son entourage ou d’être épisodiquement submergé par des sentiments de mal-être.

Préserver la santé
Le sociologue américain Aaron Antonovsky a porté un regard complètement différent sur la santé, en cherchant ce qui pouvait la préserver et non ce qui rendait l’individu malade. En d’autres termes, il a misé non pas sur la pathogenèse mais sur l’approche salutogène. La psychologie de la santé a ainsi gagné du terrain, et la prévention également. Les organisations de secours non professionnelles, formées en conséquence, ont alors contribué à stabiliser l’état des personnes affectées en leur apportant un premier soutien moral après un drame.

La psychologie d’urgence, ainsi conçue et encore définie de cette manière aujourd’hui, a vraiment percé après un incident dans le transport aérien: en 1993, après un atterrissage manqué à Varsovie, un Airbus a pris feu, et deux personnes ont trouvé la mort. Chacun des 68 autres passagers a été entouré avec attention. On leur remit immédiatement de l’argent pour qu’ils puissent s’acheter de nouveaux vêtements et tout ce dont ils avaient besoin dans l’immédiat. La compagnie aérienne les a soutenus dans une très large mesure et, par là, a pu diminuer les prétentions en dommages-intérêts déposées ultérieurement.

Créer des structures
Mais qu’est-ce qui anime une personne après un événement traumatisant? Elle prendra ses décisions sur une base plutôt émotionnelle que rationnelle. Sachant que le monde intérieur, notamment les sentiments, aide l’individu à gérer son quotidien. Or cet univers ne remplit plus sa fonction de boussole après un traumatisme; il s’est transformé en champ de mines. La peur, le désarroi, l’horreur - autant d’émotions pathogènes, ont pris le dessus. C’est donc une forme de premier secours que prodiguent les psychologues d’urgence pour réduire ces symptômes potentiellement mauvais pour la santé. Ils tentent donc de structurer la vie des personnes affectées tout en réduisant leurs sentiments de se trouver dans une situation ingérable. Ce travail implique aussi de les informer sur des réactions psychiques inattendues: ces émotions parfois intenses sont le contrecoup tout à fait normal d’un événement qui, lui, est hors norme.

Les interventions en psychologique d’urgence visent tout particulièrement à rétablir leur conscience aliénée ainsi qu’un sentiment d’intégrité et de dignité. Ce faisant, elles les aident à recouvrer un sens de la sécurité, du contrôle et du prévisible. Là où les traumatisés ne voient plus aucun avenir possible, la psychologie les aide immédiatement à développer une stratégie pour le futur et, ainsi, pour préserver la santé.

* Le Pr Gernot Brauchle est psychologue de santé et d’urgence. Il dirige l’institut de psychologie appliquée de l’UMIT, au Tyrol, l’université privée des sciences de la santé, de l’informatique et de la technique médicales.

Au secours de l’âme en détresse

L’assistance spirituelle d’urgence: une ouverture sur la dimension spirituelle et religieuse  
Source: CareNews septembre 2009

Un drame entraîne la détresse et la souffrance dans son sillon. En complément de l’assistance pratique et de la psychologie d’urgence, l’assistance spirituelle d’urgence peut soulager les personnes affectées et leur apporter du baume à l’âme. Elle ajoute une dimension à l'encadrement de la personne qui le souhaite. CareLink fait appel aux représentants du Groupe de travail Assistance spirituelle en cas d'urgence Suisse. Mais, qu’est-ce qui change lorsque des intervenants de ce domaine sont mobilisés? Dans la présente interview, Paul Bühler nous emmène dans un sujet très profond. Il est le président du groupe de travail précité et le diacre de la paroisse catholique romaine de Zuchwil, dans le canton de Soleure.

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Monsieur Bühler, qu’est-ce que c’est au juste l’assistance spirituelle d’urgence? Qu'est-ce qui la distingue de la psychologie d’urgence et de l’assistance pratique?
Paul Bühler:
L’assistance spirituelle s’adresse à l’âme et est une notion qui renvoie directement au christianisme. Depuis plus de 2000 ans, cette aide d'urgence fait partie des missions de tout être spirituel. On fait appel à elle pour dire sa détresse et s'en remettre à Dieu dans la prière. Les ex-voto, que l'on trouve souvent dans des lieux de pèlerinage, en sont d’illustres témoignages.

De nos jours, les méthodes d’assistance spirituelle se sont affinées; elles sont davantage nuancées et spécialisées en raison des défis de notre époque. Outre les aides générales proposées dans les paroisses, des personnes oeuvrent dans les hôpitaux, les prisons, à l’armée, auprès des jeunes et des aînés – sans oublier l’assistance spirituelle d’urgence.

L’être humain se trouve toujours au cœur des préoccupations: l'assistance spirituelle d'urgence recherche le bien de la personne en difficulté. Elle a pour vocation d’apporter l'espoir et la sécurité. Cette mission première et le «secourisme psychique» qu’elle assure ne la distinguent pas de la psychologie d’urgence et de l’assistance pratique. Mais elle représente, en plus, sans s’imposer et par delà les mots, la continuité dans la discontinuité; elle maintient le lien là où il s'est rompu, apporte l’espoir fondé en Dieu d’un sens et d’une rédemption dans un contexte de destruction souvent incommensurable.

Comment intervient l'assistance spirituelle d'urgence quand les personnes affectées ne veulent rien savoir de la religion?
Paul Bühler:
Fondamentalement, cette assistance est là pour tous, indépendamment d'une appartenance à une religion ou à une confession donnée. Jésus-Christ nous a lui-même donné l’exemple – même si dans l'histoire de l'Eglise, il y a eu d’autres comportements.

Aujourd’hui, nous vivons dans une société où de nombreuses cultures et confessions se côtoient. C'est pourquoi nous nous voyons d'abord comme des êtres humains qui prennent le temps d'aider les personnes affectées. Nous ne nous imposons pas et ne venons nullement en missionnaires. Pour nous, l’oecuménisme, cette coopération entre les Eglises chrétiennes, va de soi.

Si quelqu’un refuse explicitement le soutien, alors nous «secouons la poussière de nos pieds» et allons de notre chemin. C’est une situation qui peut aussi arriver aux caregivers et aux psychologues d’urgence. L’expérience montre toutefois que la plupart des personnes sont reconnaissantes de notre aide. On nous a déjà appelés auprès de musulmans et d’hindous, et ils étaient tous très ouverts. D’ailleurs, nous avons souvent été surpris par les discussions religieuses que nous avons menées.

Dans l'assistance spirituelle d'urgence, nous devons connaître les différentes religions et savoir comment nous comporter. Nous devons aussi être au courant des réactions possibles à la souffrance et au deuil.

A quel moment de l'incident l'assistance spirituelle déploie-t-elle le meilleur effet?
Paul Bühler:
En phase aiguë, l'assistance spirituelle d'urgence ne se distingue de l’assistance pratique et de la psychologie d'urgence que par l’espoir que donne le contexte spirituel. Notre avantage, c’est que nous sommes très souples en termes de temps et que nous avons l'habitude d’être sollicités dans des situations spirituelles exceptionnelles. Par exemple, nous n’avons pas besoin de pièce spéciale ou de propres locaux. Nous proposons notre aide au pied levé quand survient une situation de détresse et nous connaissons la réalité de structures familiales entières jetées dans le chaos.

Dans la phase de stabilisation, nous pouvons – si les intéressés le souhaitent et si c’est approprié – recourir au rite pour donner une sécurité intérieure et de l’espoir. Quand il n’y a plus rien à faire sur le plan objectif, nous pouvons, avec les survivants, rester acteurs sur le plan subjectif. La foi en une vie dans l’au-delà prend au sérieux la souffrance et le désespoir et vise un horizon de vie beaucoup plus long. Cette perspective console et stabilise les personnes affectées, les fait mûrir spirituellement et les aide à se remettre. La conviction que l’existence n’est pas perdue leur donne de la force pour mobiliser leurs propres ressources. L’âme peut sentir ce que la raison ne reconnaît pas.

De manière générale, l'assistance spirituelle d'urgence offre encore d'autres avantages. Grâce à son réseau social et à ses rites, elle peut également aider les personnes affectées dans la phase de reconstruction. Là, les intervenants soutiennent par leurs conseils les personnes travaillant dans l'assistance spirituelle au sein de paroisses et de communautés religieuses.

Comment ces intervenants sont-ils préparés ces interventions? Possède-t-on tout naturellement ce «don pour l’assistance spirituelle»?
Paul Bühler:
Qu’est-ce qu’un «intervenant de l’assistance spirituelle» en réalité? Au fond, tout le monde peut s’arroger ce titre et contribuer ainsi à sa dissémination sauvage. Nous exigeons que la personne soit proposée par une Eglise, qu’elle ait fait des études universitaires de théologie et qu'elle dispose d’une certaine expérience professionnelle. Naturellement, nous attendons d’elle un bon relationnel et la solidité psychique correspondante. Ces qualités constituent un bon bagage pour mener à bien l’assistance spirituelle d’urgence.

La foi en tant que source intrinsèque d’énergie active, la compétence spirituelle et un rapport clair avec Dieu jettent la base de ce travail en situation de détresse. De plus, on attend des compétences psychologiques de la part des intervenants. Certains l’acquièrent dès leurs études, d’autres participent à des formations et à des cours complémentaires. Souvent les intervenants suivent les mêmes cours que les caregivers et les psychologues d’urgence et apprécient cette formation commune.

Comment l'assistance spirituelle d'urgence s’inscrit-elle dans le Réseau national d'aide psychologique d'urgence (RNAPU)? Une certification est-elle prévue?
Paul Bühler:
Nous, c.-à-d. des intervenants dévoués à l’assistance spirituelle d'urgence, nous sommes regroupés en 2002 pour former le Groupe de travail Assistance spirituelle en cas d'urgence Suisse. Un des membres de notre comité directeur fait partie du groupe de pilotage du RNAPU et un autre siège à la commission de certification. Les directives d'intervention et les standards de formation valent pour nous tous et, dans notre souci d’assurer la qualité, nous préparons une certification.

Nous avons encore du chemin à parcourir: tous les cantons n’ont pas encore d'assistance spirituelle d'urgence. Notre groupe de travail a beaucoup à faire pour mettre en rapport des théologiens aux conceptions souvent divergentes et des systèmes différents d’un canton à l’autre. De plus, nous devons nous accorder sur la formation: qui enseigne quoi à quel public?

Quelle est la différence entre l’assistance au quotidien et en situation d’urgence?
Paul Bühler:
L’assistance spirituelle d'urgence est généralement mobilisée par les forces d’intervention, c.-à-d. la police, les services sanitaires ou les pompiers. Un drame, une urgence, un décès, par exemple, peuvent être autant de déclencheurs et posent un contexte complètement différent de celui de la paroisse. Par conséquent, les intervenants d’urgence doivent connaître le travail et les procédures des forces d'intervention afin de pouvoir aider efficacement les personnes affectées. Grâce à cette connaissance, nous nous sentons bien acceptés et intégrés par ces différents corps d'intervention.

Une autre différence lors de l'assistance spirituelle d'urgence est que, souvent, nous ne connaissons pas les personnes affectées et les lieux. Ceci dit, c’est peut-être aussi un avantage que de pouvoir aborder ces personnes en toute objectivité. A ce moment, nous pratiquons également une sorte de triage en les adressant aux intervenants de l'assistance spirituelle locale, à un médecin ou à une psychologue, voire à la psychiatrie. Notre domaine se distingue donc par sa grande professionnalité, l’intensité de l’action et de la concentration et par l’important temps de présence.

Que faut-il faire pour que les différentes unités de la psychologie, de l'assistance spirituelle et du Care coopèrent sans heurt?
Paul Bühler:
En premier lieu, il faudrait que tous les intervenants se connaissent. En effet, si les membres de la cellule de crise ne se réunissent pas assez souvent, je trouve que la coopération en souffre. Ensuite, nous devrions connaître nos spécificités respectives: que peuvent faire les psychologues, les intervenants de l’assistance spirituelle, les caregivers dans leurs domaines respectifs? Où s’arrêtent leurs possibilités?

En même temps, chaque discipline devrait être capable d’apprécier correctement les besoins des personnes affectées et d’y répondre de manière adéquate. Par exemple, les intervenants du domaine spirituel devraient maîtriser les bases de la psychotraumatologie; une psychologue d’urgence devrait connaître les rudiments spirituels et religieux. De plus, les spécialistes de la psychologie devraient être au clair avec leur rapport à Dieu pour éviter toute projection. Ainsi préparés, nous pouvons travailler la main dans la main et nous compléter réciproquement en apportant nos connaissances et expériences respectives, sans oublier notre souplesse et notre humanité.

*Ce groupe de travail se conçoit comme un organe fédérateur de l'assistance spirituelle d'urgence en Suisse. Il encourage la collaboration entre, d’une part, les différentes confessions et communautés religieuses et, d’autre part, les équipes d'assistance, les forces d’intervention et de secours. Parmi ses thèmes saillants figurent: le profilage de l'assistance spirituelle d'urgence, la promotion de la formation et du perfectionnement, la détermination de standards de formation. www.notfallseelsorge.ch

Débriefing

Une notion (à la mode) qui déroute
Source: CareNews décembre 2007

Ce qu'est un débriefing et comment celui-ci se différencie de l’assistance pratique et morale.

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D’abord, il convient de clarifier ce terme. Le débriefing vient de l’anglais briefing, qui désignait initialement une brève (en anglais brief) réunion d’information avant une intervention importante. Le débriefing est donc une brève discussion après un tel événement, une « critique de manœuvre ». Cette dernière notion laisse déjà présager son origine. Le briefing et le débriefing viennent de la terminologie militaire, souvent reprise par la police, les organisations de secours et de sauvetage. Un débriefing présuppose aussi un briefing. Or, dans une situation traumatisante, ce n’est généralement pas le cas. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il n’est pas très utile dans notre travail.

Mobilisation de ses propres ressources

Ces derniers temps, cependant, la notion de « débriefing » est utilisée à tout va, surtout en relation avec l’assistance de personnes affectées par un incident lourd de conséquences. En général, on entend par là une discussion de groupe structurée avec les survivants, les proches de victimes ou les témoins. On veut ainsi éviter des troubles ultérieurs en montrant aux personnes affectées qu’elles ne sont pas les seules à avoir vécu ce genre de traumatisme (« d’autres sont dans la même situation »). Nous ne pouvons ni ne voulons nous exprimer sur le succès ou l’échec de ce type de débriefings. CareLink n’utilise cette technique que pour le suivi de ses propres forces d’intervention. D’ailleurs, nous l’appelons « entretien post-intervention » et pouvons le mener en groupes séparés si la situation l’exige. Or, les membres de notre équipe d’assistance encadrent toujours à titre individuel des personnes touchées par un événement extraordinaire. Leur but est, à chaque fois, de mobiliser leurs propres ressources. Selon les besoins, ils apportent un soutien moral et pratique à ces personnes afin de les aider à surmonter leur vécu. Cette aide peut prendre différentes formes : d’une écoute silencieuse à la mise en contact avec les proches et les autorités jusqu’à l’organisation de l’hébergement et des repas. Ce faisant, ils se plient au principe « intervenir le moins possible, autant que nécessaire ».

Une possibilité parmi tant d’autres

CareLink se conforme aux directives du Réseau national d'aide psychologique d'urgence (www.nnpn.ch), un groupe d’experts permanent de la Confédération. Nous sommes une des premières organisations a avoir été certifiée par le RNAPU, à la fois pour les interventions sur le terrain et pour les formations. Et, à propos d’aide psychologique d’urgence : souvent, les gens font l’amalgame avec le débriefing. Cette conception est trop réductrice. Sous « aide psychologique d’urgence », on entend toutes les mesures susceptibles de maintenir ou de rétablir la santé psychique des personnes affectées et des forces d’intervention, pendant et après un incident. Les personnes affectées sont suivies de manière adéquate par des membres dûment formés de l’équipe d’assistance (caregivers) ; les intervenants sont encadrés par des pairs, c.-à-d. des membres de leur organisation ayant suivi une formation à cet effet. Si une aide individuelle plus importante s’avère nécessaire, elle est apportée exclusivement par un spécialiste ayant une qualification supplémentaire en psychologie d’urgence. Le débriefing, tel qu’il a été décrit plus haut, n’est qu’une mesure parmi beaucoup d’autres.

Aide psychologique d’urgence

Une typologie
Source: CareNews mars 2006

La notion d’aide psychologique d’urgence regroupe toutes les mesures susceptibles de favoriser la santé psychique de personnes affectées par un événement potentiellement traumatisant. 

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Après un événement inattendu et traumatisant, les intervenants de Care et les psychologues d’urgence coopèrent étroitement pour encadrer les personnes affectées. Les personnes touchées et leur entourage doivent être suivis et soutenus après l’événement afin d’activer leurs ressources, de revenir à la normalité et ainsi d’éviter ou de limiter les séquelles. Toutes les mesures obéissent au principe : intervenir moins possible, autant que nécessaire.

Les points communs, les domaines de compétence et les limites sont hiérarchisés ci-après en différents niveaux de prise en charge :

Niveaux 1 et 2
Aide d’urgence psychosociale : assistance et gestion psychologique de crise

Les intervenants Care

  • proposent aux personnes touchées une assistance morale et pratique
  • sont capables d’aider des personnes provenant d’autres cultures ou parlant une autre langue
  • savent quand ils doivent faire intervenir un spécialiste
  • informent les personnes touchées des symptômes les plus fréquents après un sinistre.
  • assurent le fonctionnement du centre d’assistance et transmettent les informations
  • organisent le transport, l’hébergement et les repas
  • assurent la coordination entre les personnes touchées et la cellule de crise

Niveaux 2 et 3
Aide psychologique d’urgence : Gestion de crise et intervention psychologique en situation aiguë

Les psychologues d’urgence décident

  • du besoin de prise en charge individuelle
  • mènent les interventions aiguës avec les personnes touchées
  • reconnaissent les personnes particulièrement menacées
  • conseillent et soutiennent les responsables du corps d’intervention lors de l’élaboration des concepts d’intervention sur le plan de la psychologie d’urgence
  • mènent les entretiens structurés avec des individuels et des groupes
  • relèvent les facteurs de risque pré- et péritraumatiques
  • apportent leur soutien pour le débriefing psychologique
  • recommandent, si nécessaire, de continuer l’aide spécialisée

En résumé, on constate que la psychologie d’urgence commence quand les limites de l’assistance sont atteintes, voire dépassées.

On parle de stress post-traumatique (SPT) quand, malgré l’intervention des psychologues d’urgence en situation aiguë, une personne n’arrive pas à réintégrer normalement sa vie quotidienne au bout de quatre à six semaines. Le SPT se caractérise, entre autres, par le souvenir récurrent de la situation traumatisante, par un comportement d’évitement persistant, un degré d’excitation plus élevé et une réduction générale du champ social et professionnel. Tandis que les symptômes de stress post-traumatique qui apparaissent les premières semaines après l’événement inhabituel sont en général considérés comme « normaux », il vaut mieux entamer une thérapie post-traumatique chez un spécialiste dans le cas d’un trouble post-traumatique. Son but premier est d’éviter que ce trouble ne devienne chronique.

Syndrome de stress post-traumatique (SSPT)

Sara Meyer, psychologue, HES en psychologie appliquée   
Source: CareNews juin 2005

Le syndrome de stress post-traumatique résulte toujours d’un événement déclencheur bien précis, soit une situation très perturbatrice, soit une menace sur la vie. Ces traumatismes peuvent être surmontés en recourant à une aide psychologique.

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Imaginez que vous vous rendiez au travail, comme tous les jours, probablement en voiture, à pied ou par les transports publics. Soudain, un événement inattendu. Terrible. Un carambolage, un déraillement, une fusillade – et vous, en plein milieu. Peut-être même blessé. Seriez-vous surpris de faire des cauchemars, d’avoir du mal à vous concentrer ou de penser sans cesse à la scène ? « Non », répondront sans doute la plupart des personnes interrogées. En effet, il est tout à fait normal de réagir très vivement à de telles situations d’exception. Mais si les symptômes de sursollicitation perdurent pendant des semaines ou des mois, ils hypothèquent la vie des personnes affectées. On parle alors d’un syndrome de stress post-traumatique.

Réaction à une situation bouleversante
Le stress post-traumatique est une réaction différée à un événement bouleversant ou extrêmement menaçant. Un des éléments les plus caractéristiques de ce trouble est le souvenir récurrent de la situation périlleuse – les flash-backs, comme on appelle dans le jargon psychologique ces pensées incontrôlées et répétitives. Ils s’accompagnent souvent d’anxiété, de cauchemars, de troubles de la mémoire, du sommeil et de la concentration. Beaucoup de personnes atteintes du SSPT essaient par la suite d’éviter les situations susceptibles de leur rappeler l’événement déclencheur. Parfois, elles se détachent de leurs amis, doivent abandonner leur travail, perdent goût à leurs activités de loisirs et paraissent apathiques. Si les symptômes ne sont pas reconnus et traités à temps, ils peuvent conduire à des tableaux psychiques comme la dépression ou la toxicodépendance. 

Rétablissement après un traumatisme
En général, la prise en charge psychologique d’un syndrome post-traumatique comprend trois phases : la stabilisation, le traitement du traumatisme et la réintégration. Une personne confrontée à un événement traumatisant est fortement ébranlée. Selon sa personnalité, son expérience et son entourage, elle pourra en être extrêmement déstabilisée. C’est pourquoi la première étape de la thérapie porte sur la stabilisation. Il s’agira alors de retrouver de l’assurance, d’établir une relation de confiance avec le thérapeute et d’organiser un soutien par l’entourage social. Une fois la situation consolidée, il sera possible d’aborder le traumatisme en recourant aux techniques de la psychologie. Les événements traumatisants devront alors être traités en vue de faire disparaître les symptômes comme les flash-backs et les comportements d’évitement. La dernière phase est consacrée à la réinsertion, c.-à-d. une préparation ciblée à la réintégration dans le quotidien. La personne concernée pourra reprendre son travail et ses loisirs, revoir ses amis sans être tenaillée en permanence par des angoisses et des pensées douloureuses. 

L'auteur
Sara Meyer, psychologue, diplômée HES en psychologie appliquée. Après ses études en psychologie clinique, elle s’est spécialisée dans la psychologie d’urgence et la médiation. A l’heure actuelle, Sara Meyer dirige le service de communication d’entreprise. Outre la résolution de conflits au sein d’entreprises, elle s’attache également à la diffusion dans les médias des connaissances psychologiques. Sara Meyer est membre du comité directeur de l’Association professionnelle suisse de psychologie appliquée (APSPA), www.sbap.ch