Conférence Carelink sous le signe de la psychologie positive

Le 30 octobre 2025, quelque 150 professionnels et intéressés se sont rencontrés au SIX ConventionPoint. Le sujet-phare de la conférence était : comment mener une bonne vie en dépit des défis qui nous attendent, qu’ils se situent au niveau individuel ou à plus vaste échelle ? Les exposés d’Andreas Krafft et de Daniela Blickhan, tout comme l’entretien entre Patrick Rohr et Luzia Tschirky, nous ont fourni des impulsions et des recommandations pratiques pour notre quotidien.

En arrivant, tout le monde a trouvé un biscuit chinois sur son siège. Mais pas n’importe lequel, comme l’animateur Patrick Rohr l’a fait remarquer : « Deux de nos collaboratrices avaient cherché des maximes liées à la psychologie positive. »

Non seulement animateur, mais aussi journaliste, Patrick Rohr a servi de fil conducteur avec autant de brio que de charme tout au long de l’après-midi. Il a commencé par une anecdote. Récemment, il a discuté avec deux femmes de respectivement 77 et 83 ans. La première était soulagée de ne plus devoir être témoin des évènements à venir, du changement climatique à la numérisation en passant par les conflits armés. La seconde aimerait savoir quel tour les choses prendront. « Eh bien, qui des deux mène la vie la plus heureuse ? », demande-t-il.

Offres et cours : nouveautés
Lukas Hepp est le premier à monter sur scène. Il a repris la direction de Carelink il y a un an, pratiquement au jour près. « Lorsque j’ai commencé, j’ai trouvé une organisation solide et une équipe hautement motivée de collaborateurs et de volontaires », déclare-t-il. À aucun instant, il n’a regretté d’avoir accepté le poste chez Carelink. Pour répondre à la question de Patrick Rohr sur les projets d’avenir, Lukas Hepp nomme les trois axes prioritaires : la restructuration du programme de cours, les nouvelles offres 2026, une année anniversaire, et une valeur ajoutée encore plus intéressante pour la clientèle.

Psychologie positive : théorie et pratique
Ensuite, les exposés d’Andreas Krafft et de Daniela Blickhan ont apporté aux participants un dense bouquet de connaissances et d’inspiration. Depuis de nombreuses années, les deux intervenants s’intéressent à la psychologie positive et à la manière dont les individus gèrent la sécurité et les crises. Andreas Krafft braque le projecteur sur notre perception d’un avenir incertain et se demande comment nous pouvons malgré tout garder espoir. Daniela Blickhan nous montre comment, jour après jour, nous pouvons renforcer nos défenses psychiques, notamment en dirigeant davantage et sciemment notre attention sur les aspects positifs.

Après la pause, Patrick Rohr accueille la journaliste et auteure Luzia Tschirky. La guerre en Ukraine n’a pas seulement affecté son travail de correspondante pour la RTS, mais a chamboulé toute sa vie. Elle raconte comment le conflit l’a transformée, comment elle gère la souffrance et pourquoi elle continue de se préoccuper de la situation en Ukraine. Patrick Rohr et Luzia Tschirky

Ne pas perdre de vue ses propres besoins
Au terme de la conférence, tous les intervenants remontent sur scène pour tirer leurs conclusions. Daniela Blickhahn a reconnu de nombreux éléments de la psychologie positive dans les propos de Luzia Tschirky : « La force, l’optimisme, le courage, tout comme l’acceptation de la souffrance, la compassion et le souhait d’aider les autres. »Lukas Hepp décèle des parallèles avec son travail pour Carelink : « les débriefings sont très importants après les interventions. Dans nos cours, nous montrons toute l’importance de retrouver la quiétude après une mobilisation. » Andreas Krafft redirige l’attention sur la dimension politique : « Nous ne devons pas fermer les yeux face à la souffrance et à la détresse. Or, comment mobiliser les gens ? »

D’innombrables petits bonheurs
Patrick Rohr passe la parole au public. Une personne demande ce que l’on peut faire pour quelqu’un qui a perdu tout espoir. Daniela Blickhan renvoie à la rétrospective en fin de journée : « Souvent, nous plaçons la barre trop haut. Or, pour conserver notre santé psychique, il ne nous faut pas de grands évènements positifs, mais de nombreux petits moments. » Luzia Tschirky raconte que, contre toute attente, elle a un petit chien blanc, qui lui rappelle chaque jour la beauté des petites choses : « Bluma, dans toute sa candeur, se lève le matin, se réjouit de manger et d’aller aboyer après les oiseaux dans le parc. »

La conférence s’achève sur cette note positive, puis un buffet volant est servi aux convives.

Nous vous remercions cordialement d’être venus aussi nombreux ! La prochaine conférence est prévue pour 2027.

 

 

Dr Andreas Krafft : Nos espoirs, nos craintes, notre avenir

Comment l’évolution sociétale impacte-t-elle l’individu ? Dans son exposé, Andreas Krafft concentre son attention sur cette question. Sa réponse : tout dépend de comment nous nous percevons et voyons le monde autour de nous.

D’emblée, le futurologue pointe un paradoxe : l’avenir n’existe pas. Aussitôt qu’il arrive, nous sommes au présent. « L’avenir se joue toujours dans notre tête. », ajoute-t-il. Et fondamentalement, nous pouvons le percevoir de deux manières :

  • L’avenir nous arrive comme un tsunami, menaçant et destructeur. Cette image engendre la peur, le manque de perspective ainsi que le désir de se protéger et de se soustraire aux influences extérieures. Cette situation explique pourquoi on souhaite « un homme fort » ou « une femme forte » en politique et pourquoi l’égoïsme émerge dans le contexte individuel.
  • Nous allons au-devant de l’avenir. Cette attitude est active : je suis capable d’agir. L’avenir est incertain, peut-être dangereux, mais en filigrane, il s’accompagne aussi d’autres aspects : élargissement de son horizon, esprit pionnier, enthousiasme et espoir. Cette voie rappelle s’apparente à une randonnée en montagne ; comme elle n’est pas simple, nous partons ensemble et nous entraidons.

Nous ne savons pas ce que demain nous réservera, souligne Andreas Krafft ; mais nous pouvons nous demander quelle forme cet avenir doit prendre.

Catastrophisme et pessimisme
Pour le Baromètre de l’espoir, Andreas Krafft étudie depuis 2009 comment la population d’une vingtaine de pays perçoit l’avenir. En Suisse, la réponse pour 2025 est claire : 87 % croient que le scénario de crise est probable ; 22 % seulement escomptent un « scénario florissant », c’est-à-dire une ère de durabilité, de paix et de prospérité.

Le pessimisme est particulièrement répandu dans la jeune population. « La plupart ne pensent pas que leur vie sera meilleure que celle de leurs parents », affirme Andreas Krafft. Cet avis prévaut surtout dans les pays industrialisés et riches, où le niveau de vie est déjà très élevé.

L’espoir, c’est l’envers de la médaille
Ainsi, de nombreuses personnes réagissent par la crainte et le stress lorsqu’elles pensent à l’avenir. Ces émotions négatives mettent l’accent sur le danger et mènent à des symptômes comme les troubles de la concentration, l’insomnie, l’agitation, la colère, la tension musculaire, etc. Le problème est que nous ne pouvons ni fuir l’avenir ni lutter contre. Alors, que faire de ces émotions ? La thèse d’Andreas Krafft est que « Souvent, nos contemporains en souffrent, que ce soit à l’école, à la maison ou au travail ».

Or, l’espoir est l’envers de la médaille, en sachant qu’il n’est pas synonyme d’optimisme aveugle qui prétend que « tout ira bien ». L’espoir part de l’hypothèse que « ça pourrait mal aller, mais… ». Il permet de constituer des ressources, élargit l’horizon, offre de nouvelles possibilités, reconnaît des opportunités, développe des options, met à profit les potentialités et cimente les relations. « L’espoir est à la fois le prérequis pour nos actions et la reconnaissance de nos limites. », résume Andreas Krafft. La plupart des projets ne peuvent pas se réaliser au niveau individuel ; partant, nous nous ouvrons à la prévenance et à la coopération avec autrui.

L’avenir offert
Grâce à l’espoir, les craintes et les soucis cèdent le pas à un désir profond ; la volonté supplante les obstacles et les difficultés. « Nous poursuivons notre objectif ou notre idéal grâce à la confiance en nos forces, à l’aide reçue et à la foi dans les possibilités qu’offre l’avenir », explique le futurologue.

Ses conclusions : il existe une troisième manière d’aborder l’avenir, à savoir de le percevoir comme un cadeau. Les personnes qui ont vécu une crise telle qu’un revers du destin ou une maladie grave le savent bien. « Par conséquent, la question devrait être : que faisons-nous de l’avenir qui nous est offert ?»

Après l’exposé, Patrick Rohr demande à Andreas Krafft ce qui pourrait donner davantage d’espoir aux jeunes. « Beaucoup de gens sont actifs. Entreprendre quelque chose ensemble permet de constater son auto-efficacité. », répond Andreas Krafft. « J’aimerais habiliter mes étudiants à façonner leur propre avenir en leur disant qu’ils sont les artisans de leur futur. Alors, le monde se présente de manière complètement différente. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dre Daniela Blickhan : Renforcer ses défenses psychiques

Balles de golf et bulles de savon : ces deux images auront probablement marqué les esprits lors de l’exposé de Daniela Blickhan. La psychologue se penche sur les possibilités de renforcer notre résilience en dirigeant davantage notre perception vers le positif.

« Mon objectif est que, cet après-midi, vous repartiez d’ici en vous disant : j’essaierai cette technique », lance Daniela Blickhan pour introduire son exposé. Elle cumule 35 ans d’expérience en tant que psychologue, coach et formatrice. Depuis près de 20 ans, elle s’intéresse à la psychologie positive, la science du bonheur dans la vie et au travail, ou, comme on l’exprimerait outre-Atlantique : the science of what goes right in life.

Ensuite, elle pose une question au public : « Qu’est-ce qui vous a fait plaisir aujourd’hui et que déclenche en vous le souvenir de ce moment ? » L’idée de changer de perspective, de se donner un nouveau focus. De « détenteurs du cerveau », nous voulons passer à l’état « d’utilisateurs ». Dans l’ensemble, notre cerveau fonctionne de la même manière depuis environ 50 000 ans. Nous avons un biais de négativité, une distorsion négative. Des sentiments négatifs, comme la peur ou la colère, prennent plus vite le dessus et déterminent à la fois notre perception et notre comportement. Cette distorsion avait certes sa raison d’être : il y a 50 000 ans, il fallait se protéger des tigres aux dents de sabre – la peur était un gage de survie. Mais nos ancêtres ne rencontraient que rarement ce félin ; et désormais, les dangers de notre monde moderne sont plus variés, et l’exposition est plus longue. Pensons notamment à la crise climatique, aux bouleversements politiques ou aux actuels conflits armés. Aussi cette distorsion négative peut-elle fortement affecter notre cerveau.

Balles de golf et bulles de savon
Et c’est là qu’arrivent les balles de golf et les bulles de savon : Daniela Blickhan compare les sentiments désagréables à des balles de golf qui nous frappent avec violence. Les sentiments agréables, eux, ressemblent à des bulles de savon : lentes, fragiles, volatiles. « On imagine bien ce qui arrive lorsqu’une telle balle heurte une bulle », pose la psychologue.

Qu’est-ce qui provoque notre stress ? Daniela Blickhan évoque trois déclencheurs :

  1. Nous sommes confrontés à une nouvelle situation sans posséder de stratégie pour la gérer.
  2. La situation est menaçante et difficile à cerner.
  3. La situation se trouve hors de notre contrôle, et nous ne pouvons pas l’influencer.

Le stress chronique rend malade
En cas de stress, notre mésencéphale, notre centrale d’alarme, prend le contrôle. Le cortex, notre centre de la pensée, de la parole et de la prise de décision, est inhibé. Le stress chronique peut nous rendre malades si nous interprétons comme un danger les facteurs modernes de stress tels qu’une déferlante de mails et que nous y réagissons en luttant, en fuyant, ou pire, en nous figeant.

Pour conserver sa santé psychique, il nous faut davantage de bulles. Or comment enseigner ce changement à notre cerveau vieux de 50 000 ans ?

Nous pouvons l’entraîner à percevoir les petits moments positifs, nous révèle Daniela Blickhan. Et d’ajouter « Une personne qui a appris à percevoir les bulles de savon aborde la vie autrement lorsqu’une balle de golf la heurte». Lors de la table ronde, elle précisera que la psychologie positive n’a rien à voir avec la positivité toxique. Car, pour réellement percevoir des émotions positives, il faut vraiment disposer d’une gamme émotionnelle suffisamment large, vers le haut comme vers le bas.

Rétrospective positive en fin de journée
Des expériences ont montré que les sentiments positifs peuvent « neutraliser » le stress et même déployer un effet positif sur la santé cardiaque. Vous pouvez en faire l’expérience personnelle par une rétrospective positive en fin de la journée : qu’est-ce qui m’est arrivé de beau aujourd’hui ? Et comment y ai-je contribué ? En réunion, on peut démarrer par deux questions : qu’est-ce qui a bien fonctionné depuis notre dernière rencontre et comment y avons-nous réussi ? Dans un sens prospectif, on pourra demander : qu’est-ce qui me réjouirait aujourd’hui et comment puis-je contribuer à ce que cela se réalise ?

En s’entraînant régulièrement à percevoir les bulles, on augmente son bien-être tout en réduisant le stress. C’est d’ailleurs le secret des personnes résilientes : elles utilisent les émotions positives pour se remettre de situations éprouvantes. Mais pourquoi la psychologie positive ne commence-t-elle que maintenant à gagner en importance ? C’est la question que pose Patrick Rohr, l’animateur de la conférence, au terme de l’exposé. Daniela Blickhan avance deux raisons. Les deux guerres mondiales ont provoqué de telles souffrances que la psychologie s’est, à juste titre, concentrée sur leur atténuation. Cela dit, la psychologie positive est beaucoup plus ancienne : Aristote et d’autres philosophes de la Grèce antique cogitaient déjà sur le bien-être eudémonique et le sens de la vie.

C’est pourquoi il est grand temps que nous utilisions les enseignements de la psychologie positive pour nos vies. Alors, qu’est-ce qui vous a fait plaisir aujourd’hui ?

Article: Positiver pour une vie réussie

 

 

Entretien entre Patrick Rohr et Luzia Tschirky

La volonté : cette notion joue un rôle essentiel dans l’exposé d’Andreas Krafft et correspond très bien à Luzia Tschirky. La journaliste et auteure était correspondante en Ukraine pour la RTS au début des hostilités. Jusqu’à ce jour, elle informe infatigablement sur le sujet.

Patrick Rohr présente Luzia Tschirky, une journaliste au parcours impressionnant. Alors à peine âgée de 29 ans, elle décroche le poste de correspondante à Moscou, où elle a un coup de cœur pour le pays et les gens. Puis arrive le 24 février 2022. Patrick Rohr: « Toute ta vie a été chamboulée. Tu es devenue journaliste de guerre, et tu as dû abandonner ta patrie. »

Luzia Tschirky évoque les premiers jours : d’une part, les poussées d’adrénaline et la pleine concentration ; d’autre part, le choc et la pensée « il faut que ça cesse ! ». Elle explique : « Pour moi, la césure me paraissait évidente ». Son mari, qui se trouvait encore à Moscou à ce moment, pensait encore que la situation se calmerait bientôt.

« J’essaie de faire ce que je peux »
Patrick Rohr cite plusieurs extraits de son livre « En direct d’Ukraine », qu’il a lu d’une traite. Luzia Tschirky y parle en détails de la guerre et de son travail, des personnes affectées et de ses réflexions en tant que journaliste et individu. « J’essaie de faire ce que je peux, en écrivant un livre ou en répondant à des invitations comme aujourd’hui. », explique-t-elle.

Patrick Rohr aborde la critique dont elle a fait l’objet : on lui a reproché d’avoir pris trop vite et trop clairement position en tant que journaliste. Le referait-elle ? Luzia Tschirky parle de son sens de la justice, qui l’a motivée dès son enfance et lui a même parfois valu des problèmes. « Pour moi, ce n’était rien d’extraordinaire. Les faits étaient clairs. Je me demandais plutôt si j’aurais dû le voir venir plus tôt. »

Donner une voix aux survivants
En ce moment, Luzia Tschirky n’est pas autorisée à travailler en Russie. Officiellement, son accréditation serait en cours de traitement ; mais elle est persuadée d’être « persona non grata ». « Vous avez dû abandonner votre vie en Russie… », commence Patrick Rohr avant de demander : « Est-ce que cela en valait la peine ? » Elle répond qu’elle, au moins, a pu fuir et se mettre en sécurité.

Régulièrement partie de Pologne et de Suisse pour rendre compte de la situation en Ukraine, Luzia Tschirky a mené des entretiens après des raids et s’est aussi rendue au charnier de Boutcha. « J’étais constamment confrontée à la mort », explique-t-elle. « Chaque retour là-bas me plongeait dans un océan de larmes et de sang. » On ne pouvait plus rien faire pour ces personnes, décédées. « Mais je peux essayer de donner une voix aux survivants ».

User de ses propres privilèges
En 2023, Luzia Tschirky est devenue maman . Lorsque son bébé a eu quatre mois, elle a mis fin à son congé maternité pour retourner en Ukraine. Patrick Rohr souhaite savoir pourquoi. « La guerre m’a fortement transformée ; mon sentiment de sécurité a changé. », dit-elle en ajoutant qu’il subsiste toujours un risque résiduel, mais infime. « Je me dois d’être consciente de mes privilèges et d’en user. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Je suis une femme de terrain »

 

Anna-Maria Schärer effectue régulièrement des missions humanitaires à l’étranger en plus de son travail d’assistante médicale, de conseillère indépendante et de responsable d’un careteam. L’interview aborde l’assistance psychosociale transfrontalière, les barrières culturelles et la réaction à la souffrance.

Depuis 2026, vous êtes volontaire auprès de la Borderfree Association, une organisation suisse qui s’investit principalement pour les réfugiés. D’où est parti votre engagement ?
Lorsque le tsunami a dévasté le Sud-est asiatique en 2001, je voulais sauter dans l’avion avec une organisation d’entraide qui se rendait en Indonésie. Après l’entretien avec une psychiatre active pour le Comité international de la Croix-Rouge, je me suis ravisée. À l’époque, mes enfants étaient encore petits, et le moment n’était pas encore venu. J’ai réellement démarré en 2016 lors des grands courants migratoires de la Syrie et d’autres pays vers l’Europe.

Et comment est née votre coopération au sein de l’association ?
J’avais du mal à supporter les images de ces exodes et sentais une impuissance en moi. Je suis une femme de terrain. J’aime me retrouver et travailler avec d’autres personnes. Alors, j’ai dit à mon mari : « Si je trouve une organisation, je fonce ». De même, j’en ai informé mes employeurs. Après, tout s’est enchaîné très vite : en novembre 2015, je suis tombée sur la Borderfree Association, qui cherchait des gens pour le camp de réfugiés à Presevo, tout au sud de la Serbie. En décembre 2015, j’ai assisté au premier entretien et le mois suivant, j’étais sur place.

Comment s’est passée votre toute première intervention ?
À mon arrivée dans cet immense camp, j’ai senti du plastique brûlé et j’ai perçu de la fumée partout. C’était rude de voir les gens. Pour eux, la Serbie était une étape vers l’Europe occidentale. Je me souviens d’une scène le premier soir : on m’avait remis un gilet fluorescent et un talkie-walkie. Puis, nous nous sommes rendus, à une voie ferrée désaffectée. Lorsque des trains de marchandises passaient, nous devions former un barrage humain pour éviter que les réfugiés ne les prennent d’assaut. Tous cherchaient à partir, y compris des parents avec leurs enfants. Une panique a éclaté. Je me tenais là, et des larmes irrépressibles coulaient sur mon visage.

Quelle était votre mission à Presevo ?
J’assumais des tâches de coordination au sein du camp de réfugiés. Il y avait déjà des volontaires sur place, mais ces personnes, surmenées, tombaient fréquemment malades. J’étais la première à établir des plans d’intervention par équipes afin que les aidants puissent dormir et récupérer. L’équipe de Médecins sans Frontières a monté les tentes pour nous, et nous avons veillé à ce qu’elles soient chauffées. Nous avons cuisiné, distribué les repas et assuré les premiers secours. Avec les personnes réfugiées, nous avons mené des entretiens tout en essayant d’apporter un peu de normalité dans ces tentes. Et puis, il m’incombait aussi de recruter des volontaires tout en apportant un soutien psychosocial à l’équipe.

Quelle est la différence entre votre travail d’assistante médicale et de conseillère en Suisse et une intervention en zone de crise ?
On travaille avec des personnes qui ont tout perdu, jusqu’à leur perspective d’avenir. L’infrastructure, elle aussi, contraste énormément : ici, tout fonctionne à merveille et là-bas, on n’a pratiquement rien du tout. On doit s’organiser au pied levé et savoir improviser. Il faut aussi faire abstraction de ses propres exigences, y compris pour l’hébergement et les repas. Dans une zone de crise, on dépend beaucoup plus encore des autres membres de l’équipe. En cas de mésentente ou de divergences, il faut immédiatement clarifier la situation. J’apprécie cette forme de travail coude à coude ; la coopération et l’engagement de chaque personne comptent.

Et comment se préparer à une intervention ?
La préparation porte surtout sur l’équipement. Pour le reste, il faut être ouvert et extrêmement flexible. L’intervention en Turquie après le séisme illustre parfaitement ce travail d’improvisation et de terrain. La semaine qui avait précédé cette catastrophe naturelle, j’avais participé à un exercice d’état-major sur ce sujet précisément. À peine rentrée, il m’a fallu partir pour la Turquie. Là, on arrive dans un pays en plein chaos. Plus rien ne fonctionnait : ni l’électricité, ni les infrastructures, ni les réseaux téléphoniques. Nous nous sommes rendus à la frontière entre la Turquie et la Syrie, où les secours n’étaient pas encore arrivés.

Et que fait-on dans une telle situation ?
Les premiers jours, les magasins étaient tous fermés ; par conséquent, on n’avait accès à rien. Nous avons mis à profit ce temps pour un brainstorming, afin de nous organiser et de déterminer les priorités. Il y avait encore de nombreuses répliques sismiques. Nous nous trouvions dans un pays où même n’étions pas en sécurité.

Comment percevez-vous les barrières culturelles pendant vos interventions ?
Avant de partir, il faut s’informer sur la culture et le mode de vie de l’endroit. Je suis surtout intervenue dans des pays arabes. Pas question de porter des t-shirts à bretelles ou de se serrer la main. Pour les sujets délicats, il vaut mieux que des hommes parlent aux hommes. Les femmes, en revanche, sont plus ouvertes et apprécient le contact physique. L’enjeu est de prendre conscience des différences culturelles et de se demander si l’on veut et peut les accepter. Moi, je me sens très à l’aise dans la culture arabe.

Ces interventions ont-elles impacté votre travail en Suisse ? Ou évoluez-vous dans deux mondes complètement cloisonnés ?
Ma première intervention en Serbie a une fois de plus changé ma perception du monde. Au retour, j’ai eu beaucoup de mal à réintégrer mon quotidien en cabinet médical. C’était des dimensions tellement différentes, et les nombreux préjugés envers ces personnes m’ont beaucoup préoccupée. Dans le même temps, je ressentais une profonde reconnaissance pour ce que j’avais ici : je vis en sécurité et ne manque de rien. J’ai dû apprendre à séparer ces mondes. C’était la seule manière de continuer à fournir un bon travail. Il y a aussi de la souffrance ici en Suisse ; il ne faut pas porter de jugement de valeur.

Comment avez-vous repris pied ?
C’était un processus personnel. Selon les moments, j’arrive plus ou moins bien à intégrer les deux mondes. Mais il est essentiel que je me confronte régulièrement et activement à ce sujet et que je me demande : « Où en suis-je là ? Qu’est-ce que je ressens, et pourquoi maintenant ? » Entre-temps, j’y arrive très bien.

Anna-Maria Schärer travaille à temps partiel comme assistante médicale dans un cabinet collectif et, depuis cinq ans, elle mène son propre cabinet de conseil psychosocial et de soutien aux victimes de traumatismes. Elle est également responsable spécialiste au sein du Careteam du canton Zoug. Depuis 2016, elle effectue régulièrement des missions bénévoles pour Borderfree Association, une organisation qui se finance par des dons.

https://beratungspraxis-schaerer.ch/
https://border-free.ch/

Interculturalité et interaction avec les personnes affectées

Au quotidien comme en situation de crise, nous fournissons un suivi médical et thérapeutique à des personnes provenant de différents horizons linguistiques, socioculturels, spirituels et religieux. Souvent enrichissante, cette interaction comporte aussi des défis, et parfois des risques de malentendus et de conflits. La Dre Birgit Traichel apporte l’éclairage de la médecine palliative sur le sujet.

La prise en charge de personnes émanant d’autres contextes culturels peut engendrer des défis dans différents domaines :

  • La langue
  • Les nuances de sens, codes et tabous
  • Le style de communication : linéaire et directe (low context) par opposition à circulaire en contexte élevé (high context)
  • La distance et la proximité socialement acceptée (physique, visuelle, émotionnelle)
  • Le champ de tension entre hiérarchie et relation de confiance
  • La relation individu et communauté
  • La relation entre masculinité et féminité
  • Les stratégies de gestion des conflits
  • Le rapport à la fin de vie et à la mort, et la communication dans ces cas

Dans ce contexte, la diligence et la différenciation sont cruciales pour éviter de répliquer des a priori et des stéréotypes culturels, souvent inconscients. Dans un monde de plus en plus complexe, l’individu – nous caregivers compris – tend dans un premier temps à catégoriser et à simplifier, un réflexe d’apparence pragmatique, mais qui correspond rarement à la personne en face de lui. Même des personnes provenant d’un même pays peuvent fortement se distinguer par leur parcours, leur milieu socioéconomique et leur éducation, autant d’aspects impossibles à cerner par des conceptions culturelles « simples ». Sans oublier que les conflits entre les personnes concernées et celles qui les prennent en charge risquent d’être imputés en premier lieu (et erronément) à des considérations culturelles, même en présence de nombreux autres facteurs.

Malgré toutes ces limitations, une vaste connaissance des particularismes et des constantes culturels, alliée à la curiosité et à l’ouverture d’esprit, constitue une assise très utile lors d’une interaction avec des personnes émanant d’une autre culture. Dans les paragraphes qui suivent, j’aborderai quelques aspects choisis de l’interculturalité.

La langue
Dans de nombreuses situations, la barrière linguistique paraît dominante, du moins à première vue. Un manque de compréhension entre les personnes concernées et les caregivers peut altérer de manière démontrable la satisfaction liée à l’accompagnement. Dans un contexte médical, il peut même avoir une influence considérable sur les résultats de nombreux actes médicaux. Pour des raisons pragmatiques, les proches, notamment la génération montante, interviennent fréquemment pour les traductions. Or, cette pratique peut présenter de nombreux écueils. Par exemple, les proches soucieux de ménager la personne concernée tendent à atténuer certains propos, surtout les mauvaises nouvelles, ou tout bonnement à les passer sous silence. Inversement, un sentiment de pudeur peut amener une personne concernée à taire ou à enjoliver des sujets importants en présence de leurs proches.

C’est pourquoi il est généralement recommandé de recourir à des interprètes professionnels, du moins ponctuellement, à certains moments cruciaux comme le diagnostic d’une maladie grave ou une prise de décision complexe. Dans l’idéal, ces professionnels ont acquis une qualification supplémentaire en interprétariat communautaire et en médiation interculturelle.

Style de communication, codes et tabous
La barrière linguistique peut compliquer la relation thérapeutique au même titre que les différences de style de communication et les nuances de sens. L’anthropologie culturelle oppose deux concepts de la communication : l’une dite « à faible contexte », explicite, factuelle et ciblée, surtout pratiquée en Occident ; l’autre, l’usage conversationnel indirect, à fort contexte, qui se pratique surtout dans des cultures traditionnelles. La deuxième commence par établir un contexte social et émotionnel entre les interlocuteurs. Et ce n’est que lorsque les liens relationnels seront tissés que l’on pourra transmettre les contenus contextuels indirects.
Si la mondialisation a rapproché les deux formes de communication, le style à haut contexte reste largement répandu en Asie orientale, au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne. Cette connaissance peut énormément faciliter la transmission d’informations.
À titre d’exemple : il n’est pas habituel d’aborder directement des sujets comme la fin de vie et la mort dans les cultures à haut contexte, car ils sont tabous ou perçus comme étant offensants et blessants. Toutefois, on parvient souvent à aborder assez bien les aspects correspondants sous une forme acceptable pour les personnes concernées en optant pour la voie indirecte (contextuelle) et, dans l’idéal, dans le cadre d’une relation thérapeutique valorisante. À cette fin, nous devons être prêts à gérer les allusions et les propos émis à demi-mot. Comme mentionné plus haut, les interprètes sensibilisés aux aspects interculturels et qui maîtrisent ces codes peuvent s’avérer très utiles.

Individu et communauté
La psychologie sociale considère que les conceptions antagonistes de l’individualisme et du collectivisme constituent une des dimensions de la comparaison des pays selon leur culture. Parmi les sociétés présentant une approche collectiviste particulièrement prononcée figurent différents pays d’Amérique latine, la Chine et le Moyen-Orient.
Dans nos cultures occidentales, en revanche, l’idéal qui prédomine depuis quelques décennies dépeint un individu autodéterminé qui, une fois en possession de toutes les informations, prend des décisions éclairées et pondérées sur les traitements correspondants. À bien des égards, cette forme représente un progrès considérable sur les plans sociétal et médico-éthique. Mais force est de constater chez nous que de nombreuses personnes se sentent dépassées par cette approche.

Dans de nombreuses cultures traditionnelles, une maladie grave ou un handicap peut sensiblement faire basculer les rôles. La personne concernée se voit déchargée par les proches, y compris des responsabilités et des décisions. Mais, par-là, elle perd aussi son libre arbitre. Si certains y trouvent un soulagement et du réconfort, d’autres se sentent mis « sous tutelle ».

Stratégies pour la prise en charge
Comment devons-nous gérer de telles situations lors de notre accompagnement ?
Souvent, il est déjà bien utile de reconnaître les différentes conceptions culturelles qui sous-tendent le conflit. Dans ce cadre, il est édifiant de prendre également conscience de nos propres représentations, influences du passé et conceptions et, le cas échéant, de les analyser de manière critique. Nous comprendrons d’autant mieux en nous informant des perceptions et des styles de communication usuels dans les groupes ethniques et religieux et en tirant bénéfice de la sensibilité culturelle des interprètes. Pour une communication fructueuse, la propre attitude semble déterminante : ouverture d’esprit, attention et intérêt pour l’autre personne couplés à la volonté de s’aventurer, intellectuellement, dans une terre inconnue.
Cependant, il ne faudrait pas surestimer les différences culturelles à force de sensibilité interculturelle.
En effet, le nombre de points communs dépasse généralement celui des différences. Presque toutes les cultures du monde misent sur les mêmes valeurs, car l’être humain souhaite être aimé. Faire le bien est aussi une valeur très importante. Presque tout le monde est attaché à la famille ainsi qu’à une forme de croyance ou de spiritualité. La plupart des gens apprécient l’humour : d’ailleurs, un rire franc et partagé, cette forme d’interculturalité qui crée les meilleurs liens, peut s’avérer le plus efficace pour aider à dénouer certaines situations.

Dre Birgit Traichel est médecin-cheffe en soins palliatifs à l’hôpital cantonal de Münsterlingen.

 

 

 

 

 

 

Accompagnement en cas d’incident : repères pour les cadres

Un évènement hors norme peut survenir n’importe quand. Statistiquement, presque tout le monde y est confronté une fois dans sa vie. Or, pour surmonter un vécu potentiellement traumatique, il est essentiel que les personnes affectées soient reconnues en tant que telles et obtiennent un soutien.

Un évènement hors norme place les cadres dans une situation particulière : vous vous trouvez en effet face à un double défi. D’une part, vous devez assurer votre rôle de leader en guidant vos équipes ; d’autre part, l’incident a pu vous affecter directement ou indirectement.

Principes utiles pour l’accompagnement
L’attitude adoptée face aux personnes affectées peut déterminer la manière dont elles gèrent ce qu’elles ont vécu. Les principes suivants les aident tout en vous protégeant :

  • Les réactions dans les jours et les semaines qui suivent sont normales : c’est la situation qui est hors norme ou « anormale » et non les réactions.
  • Je prête attention à ce qui peut faire du bien à ces personnes et prends l’initiative de leur poser des questions. Mes propres stratégies n’aident pas forcément les autres.
  • J’ai confiance en leur aptitude à gérer la situation.
  • J’écoute avec empathie et les laisse raconter, tout en sachant qu’il est utile de rétablir une normalité.
  • Je propose activement un soutien pour la suite.

Le contexte varie pour chaque personne
La manière dont une personne vit un tel évènement dépend toujours de son histoire personnelle. La psychologie d’urgence postule que l’individu est généralement capable de surmonter une situation menaçante et, dans l’idéal, peut même en sortir fortifié. Parfois, quelques jours y suffisent ; parfois, il faut des semaines, voire des mois. La nature, la durée et l’ampleur de l’incident influeront sur sa capacité d’adaptation au même titre que les facteurs individuels de risque et de protection.

Facteurs de risque individuels pesant sur cette capacité :

  • Expériences traumatiques antérieures
  • Violences et agressions antérieures
  • Maladies psychiques ou physiques graves par le passé
  • Instabilité émotionnelle dans l’entourage
  • Isolement social
  • Guerre, fuite du pays

Aujourd’hui, nous savons que le manque de soutien social affecte tout particulièrement la résistance psychique.

Facteurs de protection facilitant le retour à une vie normale :

  • Stabilité du filet social
  • Ouverture au processus d’adaptation
  • Évaluation de l’évènement acceptant les faits et orientée vers l’avenir
  • Sentiment de maîtriser sa vie
  • Conviction d’être auto-efficace
  • Reconnaissance par la société de ce que la personne a vécu

L’essentiel en bref

  • En tant que responsable hiérarchique, il est judicieux de développer sa propre attitude en amont. En cas d’évènement, prenez conscience qu’il vous affecte également, reconnaissez et laissez s’exprimer en temps voulu l’effet qu’il produit.
  • L’adaptation d’une personne est influencée par : sa biographie, la nature et l’ampleur de l’évènement, ainsi que l’évolution de la situation (sa résilience et son soutien social).
  • Autres éléments favorables : donner une information de qualité et des repères ; éviter d’augmenter les aspects anxiogènes et le sentiment d’impuissance.

Le bonheur se niche dans la tête : Riham Mahfouz accompagne à distance

Grâce à la technique moderne, Riham Mahfouz peut accompagner des personnes qui habitent parfois à des milliers de kilomètres. Dans l’entretien, elle parle des opportunités et des limites des consultations à distance et explique comment elle réussit à rester optimiste en dépit de la confrontation quotidienne avec la souffrance humaine.

Dre Mahfouz, vous accompagnez à distance les personnes en détresse. Qu’est-ce qui vous a mené à cette prestation ?
Je suis médecin, psychiatre et psychothérapeute. Originaire d’Égypte, où j’avais mon propre cabinet de psychothérapie, je suis arrivée en Suisse il y a treize ans avec ma famille. Depuis, j’accompagne mes clients essentiellement à distance, en particulier en passant par la plate-forme Shezlong. En outre, je participe aux projets de différentes organisations, notamment pour soutenir les professionnels qui fournissent une assistance psychosociale dans des zones en crise.

Où se trouve votre clientèle ?
Ces personnes vivent principalement au Proche-Orient, par exemple en Égypte, aux Émirats arabes, au Liban ou dans la bande de Gaza. Certaines ont émigré en Europe comme moi. Leurs culture et parcours sont généralement similaires aux miens, ce qui aide.

À quels aspects et à quelles situations sont-elles confrontées ?
Mon travail porte surtout sur des personnes souffrant d’anxiété, de dépression ou de stress post-traumatique. Beaucoup de mes clients vivant au Proche-Orient font face à une crise aiguë ou sont directement confrontés avec les conflits. Le projet « Help the helpers » s’adresse, par exemple, au personnel médical et soignant ainsi qu’aux travailleurs sociaux à Gaza. Les personnes qui me consultent en Europe sont pour la plupart des réfugiés du Proche-Orient et souffrent des traumatismes subis. Chez d’autres, le travail porte par exemple sur des conflits entre conjoints ou entre la première et la deuxième génération. La fuite du pays soude les familles, mais une fois en sécurité, elles sont confrontées aux défis supplémentaires de devoir s’adapter à la nouvelle vie. C’est souvent à ce moment que les conflits surgissent.

Comment se déroule concrètement l’accompagnement à distance ?
Généralement, nous nous rencontrons en visioconférence. Certains clients coupent la caméra pour protéger leur identité, que ce soit pour des raisons religieuses, culturelles ou de sécurité. Ce n’est pas idéal, mais je veux leur offrir un espace sûr afin qu’ils puissent exprimer leurs émotions. Ma caméra reste toujours allumée. Pour qu’une relation de confiance puisse s’établir, il est important qu’ils puissent me voir. Après plusieurs rencontres, de nombreux clients se sentent suffisamment en sécurité pour se montrer à leur tour.

Qu’est-il est vraiment possible d’atteindre par un contact uniquement auditif ?
Je me souviens d’avoir pris en charge une femme au Yémen. Cette veuve de guerre vivait dans un village excentré avec ses quatre enfants. Nous ne pouvions nous appeler qu’une fois par mois environ. Sa situation était sérieuse : elle était dépressive et souffrait de troubles obsessionnels compulsifs et d’attaques de panique. J’étais très sceptique quant à la possibilité de l’aider dans de telles circonstances. Mais le travail a effectivement porté des fruits. Nous avons fait beaucoup d’exercices simples mais efficaces de gestion de l’anxiété ou de régulation des émotions. J’ai également recouru à la thérapie psychodynamique et à la thérapie cognitivo-comportementale. Cette expérience a marqué un tournant dans ma vie : même avec les moyens les plus simples, je peux aider les personnes en détresse.

Et lorsque votre aide à distance atteint ses limites ?
Parfois, il faut davantage que des séances en ligne. Les personnes fortement atteintes peuvent développer des psychoses et, par conséquent, ne plus parvenir à distinguer la réalité de la fiction. Alors, certaines diront : « J’aimerais vous toucher pour m’assurer que vous existez vraiment ». Dans ces cas, je m’adresse à l’équipe de projet sur place afin qu’une rencontre personnelle puisse avoir lieu. De plus, je me rends en Égypte deux fois par an et peux alors proposer des entretiens personnels.

Vous avez affaire à des personnes à risque aigu et habitant dans des régions en crise. Comment gérez-vous cette insécurité ?
Je dispose de différentes techniques d’autorégulation. En outre, de nature optimiste, je suis toujours encline à voir le bien. Dans un des cas, par exemple, je n’ai pas réussi à contacter une cliente de Gaza pendant un mois. Je lui ai envoyé un message chaque jour. Puis, elle m’a recontactée. Obligée de fuir, elle n’avait pas pu donner de ses nouvelles, mais elle allait bien. En psychothérapie, il est très important d’avoir une attitude positive, entre autres, parce que c’est un modèle qui peut servir de repère aux clients.

Qu’est-ce qui vous importe tout particulièrement dans votre travail ?
D’une part, la relation avec mes clients, qui présuppose de la confiance, de l’empathie et du respect. D’autre part, je suis très attentive aux détails. En thérapie du traumatisme, il est important de laisser les personnes affectées raconter librement leur histoire, car l’information la plus importante arrive parfois tout à la fin. Les détails m’apprennent comment elles raisonnent et ce qu’elles ressentent. Ainsi, je peux reconnaître des modèles. Chaque souvenir met au jour une nouvelle couche enfouie jusque-là. Tout cela est très important pour le processus de guérison.

Pourquoi avez-vous choisi cette activité aussi exigeante ?
J’aime l’échange avec les gens et j’apprends beaucoup de mes clients. Je suis persuadée que, en fin de compte, un psychisme sain est plus important pour la qualité de vie qu’un corps sain. Si je suis en bonne santé psychique, je peux mener une vie épanouie, même avec des contraintes physiques. Le bonheur se niche dans nos têtes.


Riham Mahfouz (MD) est médecin, psychiatre et psychothérapeute. Elle vit avec sa famille près de Bâle. Après ses études de médecine en Égypte et en Grande-Bretagne, elle a suivi le MAS Peace & Conflict à l’université de Bâle. Outre son activité de psychiatre et de psychothérapeute, elle est cofondatrice de l’organisation à but non lucratif Innovate4Right et fournit une assistance spirituelle musulmane à Bâle.


 

Un foyer temporaire : interview de Lucas Maissen, directeur de la Schlupfhuus

 La gomme en forme de cactus, Lucas Maissen l’emporte toujours dans son kit d’urgence pour se rappeler que les jeunes placés sous sa protection ont dû s’armer d’épines pour s’en sortir. Dans cette interview, le directeur de la Schlupfhuus, une maison d’accueil pour jeunes à Zurich, nous parlera de la pédagogie du traumatisme, de l’arrivée et de la poursuite du chemin.

La maison Schlupfhuus offre un soutien et un lieu sûr aux jeunes en situation de crise. Quelles sont les raisons les plus fréquentes de leur venue ?
Toutes ces personnes ont en commun leur désemparement dans leur situation pesante. La plupart ont subi différentes formes de violence, psychique, physique ou sexuelle. Autre fait typique : la relation conflictuelle entre les parents et les enfants, par exemple, en raison d’un contrôle très étroit ou de la divergence des projets de vie. Nombre de ces parents connaissent eux-mêmes des problèmes, voire des maladies psychiques. Les addictions, la précarité financière ou un contexte migratoire diffus peuvent aussi influencer la situation. Généralement, les jeunes qui se réfugient chez nous sont confrontés à plusieurs aspects en même temps.

On entend régulièrement qu’il n’existe pas assez d’offres de soutien pour les jeunes en crise. Et chez vous ?
Le problème s’est effectivement aggravé. Chaque année, entre 150 et 180 jeunes ne trouvent pas de place d’accueil. Si les jeunes sont plus indépendants et mieux informés de nos jours, notamment grâce au travail social à l’école, leur état psychique s’est dégradé. Sans compter l’effet de notre situation actuelle, qui cumule différentes crises, et la pression croissante à l’école. Nous ne demanderions pas mieux que de proposer davantage de places et cherchons, depuis cinq ans déjà, une deuxième maison appropriée à Zurich. Maintenant, nous entrevoyons enfin une possibilité.

Quelle est la première réaction lorsqu’une jeune personne vous contacte par WhatsApp ou par mail, ou qu’elle frappe à votre porte ?
Lors du premier contact, nous essayons de cerner son vécu et sa détresse. Pourquoi ne veut-elle plus être avec sa famille alors qu’elle devrait s’y sentir protégée ? Ensuite, nous évaluons si la séparation du foyer familial est vraiment pertinente ou si une consultation ambulatoire suffirait. Ce matin même, quatre jeunes se sont présentés. La décision est épineuse : qui a le plus urgemment besoin de la place, qui peut encore demeurer dans son entourage moyennant un soutien ?

Informez-vous les parents ?
Oui, c’est obligatoire. Si la personne craint des actes de violence, nous pouvons convenir d’un statut confidentiel après avoir consulté la police. Dans ce cas, les parents apprendront uniquement qu’elle se trouve dans une infrastructure sociale.

Combien retournent à la maison par la suite ?
Environ la moitié rentrent de nouveau dans leur famille ; pour certains, avec un encadrement comme un coach pour les jeunes ou un accompagnement sociopédagogique de la famille. Récemment, nous avons commencé à proposer un coaching de crise en ambulatoire jusqu’à ce qu’une solution prenne.

Votre maison d’accueil distingue trois phases : « arriver », « avancer », « poursuivre son chemin ».
Nous parlons sciemment d’arriver et de poursuivre son chemin plutôt que de recourir aux notions d’admission et de sortie comme dans la plupart des foyers. Au début, la méfiance des jeunes est souvent grande ; ils éprouvent un fort besoin de contrôler la situation, et beaucoup souffrent de troubles somatiques comme la nausée ou les céphalées. Notre objectif premier est de leur permettre d’atterrir émotionnellement dans la nouvelle situation et les nouvelles relations tout en les stabilisant sur le plan psychosocial. La deuxième phase, avancer, vise une meilleure compréhension de sa situation et aussi de l’impact de tels vécus sur une personne. Ensemble, nous essayons de transformer les stratégies maladaptatives de régulation émotionnelle en stratégies adaptatives. De même, il faut s’interroger sur la suite. La troisième phase commence lorsque les personnes connaissent leur prochaine étape. Une rétrospective sur leur phase d’arrivée pourra leur fournir des pistes utiles pour la nouvelle transition.

Vous procédez selon des approches et des méthodes de la pédagogie du traumatisme. Que faut-il imaginer ?
Une personne exposée à un traumatisme chronique présente des comportements qu’elle a certes dû développer pour pouvoir gérer la situation, mais qui la desservent à terme. La violence domestique se caractérise par son imprévisibilité, le mépris, l’incapacité d’agir et la désespérance. Notre contrepoids est la transparence, la participation et la valorisation. Ainsi, les personnes font l’expérience d’un environnement social complémentaire. La régulation émotionnelle et la gestion du stress jouent des rôles importants. L’enjeu n’est pas de travailler sur leur biographie, mais de comprendre son impact sur le moment présent, de le supporter ensemble et de trouver de nouvelles stratégies pour y faire face. Dans ce sens, la pédagogie du traumatisme est une approche contextuelle, et la psychologie part de la personnalité.

Les jeunes qui viennent chez vous sont-ils tous traumatisés ?
Certains arrivent dans une phase de traumatisme aigu et n’ont pas encore développé de séquelles. Cependant, beaucoup sont traumatisés et au moins 40 pour cent remplissent les critères d’un trouble de stress posttraumatique complexe. En comparaison avec d’autres centres d’accueil ou d’observation pour jeunes, nous constatons une fréquence hautement significative de troubles somatiques, de pensées suicidaires et de symptômes anxio-dépressifs.

Votre équipe est constamment confrontée à des sujets difficiles et des crises. Comment éviter l’épuisement ?
Les histoires des jeunes sont très dures. De plus, la pression émanant des parents est considérable, et les comportements des jeunes continuent d’être de réels défis. Le quotidien est imprédictible et empreint d’émotions très vives, de crises personnelles et de situations qui escaladent régulièrement. Pour éviter que le sentiment d’impuissance et de désemparement ne gagne l’équipe, nous devons bien encadrer nos professionnels sur le plan émotionnel. Les entretiens spécialisés, menés à intervalles réguliers, leur permettent de réfléchir avec leur hiérarchie à leur vécu émotionnel dans le cadre de leur travail. Cette réflexion a également lieu au niveau de l’équipe. Viennent s’ajouter les formations continues, le travail sur l’attitude et les régulières analyses interactionnelles avec notre psychothérapeute. Sans oublier de vivre de nombreux moments de joie et de légèreté au sein de l’équipe et avec les jeunes gens. Le travail n’en demeure pas moins prenant sur le plan émotionnel.

Vous intervenez également comme psychologue d’urgence pour Carelink. Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire ?
Les personnes qui arrivent chez nous se trouvent dans un contexte de crise aiguë, et les approches de la pédagogie du traumatisme ne couvrent pas tout. C’est pourquoi j’ai suivi la formation de psychologue d’urgence FSP. C’est là que je suis entré en contact avec Carelink. Je suis ravi de pouvoir transmettre de cette manière des connaissances tirées de mon quotidien.

Une dernière question : que souhaitez-vous aux jeunes d’aujourd’hui ?
Bien des choses. Mais ce que je leur souhaiterais le plus, c’est qu’ils trouvent dans cette société et dans ce monde un endroit où ils puissent mettre en valeur leurs forces et leurs qualités. À cette fin, nous avons besoin d’une société – des personnes, un système scolaire, des parents – qui leur laisse l’espace nécessaire. Et il faut des jeunes curieux qui abordent ce monde dans un esprit d’ouverture.


Lucas Maissen est le directeur de la Schlupfhuus à Zurich depuis 2013. Chaque année, la maison d’accueil offre une prise en charge résidentielle à environ 70 à 90 jeunes et totalise quelque 400 contacts ambulatoires. Il a étudié la pédagogie curative clinique et l’éducation spécialisée ainsi que la psychologie. La Schlupfhuus lui permet de combiner ces deux professions de manière optimale. Chargé de cours dans différentes hautes écoles spécialisées et universités, Lucas Maissen préside l’Association suisse de pédagogie du traumatisme. Depuis 2020, il œuvre comme psychologue d’urgence et responsable d’équipe pour la fondation Carelink et co-dirige le cours sur les enfants avec Petra Strickner.
www.schlupfhuus.ch


 

Grands élans de solidarité après les intempéries au Tessin : entretien avec la caregiver Eva Ghanfili

Lorsque les intempéries ont frappé le Val Mesolcina (Misox), puis le Val Maggia, Eva Ghanfili a été mobilisée pour le Care Team Ticino. Dans cette interview, elle partage ses impressions sur place tout en expliquant ce qui la motive pour cette exigeante tâche.

Mme Ghanfili, quelle était la situation lorsque vous êtes arrivée sur les deux lieux du drame ?
Le hasard a voulu que j’étais de permanence lorsque les intempéries ont dévasté le Val Misox. Le lendemain, nous étions sur place à deux. Les actions de sauvetage et les recherches battaient leur plein. Quatre personnes étaient encore portées disparues. Notre mission consistait surtout à aider deux jeunes gens qui ne parvenaient pas à joindre leurs parents. Dans le Val Maggia, plusieurs endroits étaient coupés du monde, et il a fallu évacuer les gens par hélicoptère. Avec le careteam, nous les attendions à l’héliport pour apporter notre assistance.

De quoi les personnes affectées avaient-elles le plus urgemment besoin ?
Il fallait en premier lieu être là pour les proches des personnes portées disparues afin de les aider à supporter l’incertitude. Ils posaient de nombreuses questions auxquelles nous n’avions pas de réponse. En effet, nous avons un principe fondamental : nous ne transmettons que des informations confirmées et parlons uniquement au présent, même si nous devons nous attendre au pire. Par ailleurs, il fallait aussi s’occuper de choses pratiques : trouver des vêtements et un endroit où passer la nuit, informer les écoles ou les employeurs. De nombreuses personnes ont raconté où elles se trouvaient au moment des intempéries. Plusieurs jeunes du Val Maggia, par exemple, assistaient à une fête et ont perdu le contact avec leur famille. Une personne du Val Misox m’a raconté qu’en jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle avait constaté que la maison du voisin avait tout bonnement disparu.

Les besoins des personnes ont-ils changé au fil du temps ?
Certaines voulaient récupérer des objets à valeur sentimentale dans les maisons sinistrées. Dans ces cas, nous faisons de notre mieux pour qu’elles puissent les obtenir. Lorsqu’un décès est communiqué, il faut surtout être là pour les proches. Lors de nos interventions, nous les accompagnons également pour identifier les victimes. Une personne qui perd des biens matériels ou son foyer a aussi besoin de soutien pratique. Où trouver des vêtements ? Où habiter provisoirement ? Doit-elle se chercher un logement ?

Qu’est-ce qui était particulier à ces deux interventions ?
C’était la première fois que j’intervenais après des intempéries d’une telle intensité. Sur le plan émotionnel, c’était difficile. Mais, l’expérience arrivant, j’ai appris à gérer la situation. Comme je vis au Tessin depuis 42 ans, les intempéries des vallées de Misox et de Maggia m’ont fortement affectée. Leurs habitants ont l’habitude d’essuyer des intempéries de temps à autre, mais jamais ils n’ont connu de telles conditions. La profonde solidarité du Tessin m’a impressionnée. Beaucoup ont immédiatement fait d’importants dons, et de nombreuses associations ont organisé des évènements pour collecter des fonds.

Que faites-vous pour renforcer votre résilience ?
Pendant de nombreuses années, j’ai travaillé comme infirmière aux soins intensifs, où l’on voit beaucoup de choses tristes. Je me dis : ce n’est pas mon histoire, à chacun son destin. Je le compare à un livre dans lequel je surviens brièvement en tant que caregiver. Comment puis-je être utile dans le cas concret ? Les personnes ont-elles à boire, à manger ? Sont-elles dans un lieu sûr, au chaud ? Il est essentiel aussi que je m’écoute. Est-ce que je peux encore continuer ou est-ce que je demande une relève ? Quand je rentre à la maison, j’essaie de laisser derrière moi ce que j’ai vécu. Généralement, je commence par prendre une douche. D’autres aidants auront peut-être besoin qu’on les prenne dans les bras, d’être seuls ou d’aller courir. D’autres encore préfèrent s’entourer de monde. Pendant la formation, on découvre ce qui nous aide.

Qu’est-ce qui vous a motivé à travailler dans l’assistance psychosociale ?
Dans ma vie professionnelle et privée, il y a eu de nombreux coups du destin. Et je me suis demandé comment gérer ces situations, comment aider. Comme il n’existait pas encore de careteam cantonal au Tessin, j’ai suivi une formation en débriefing. En 2006, mon chemin a croisé celui de Carelink où j’ai fait la formation de caregiver.


Eva Ghanfili a d’abord suivi une formation d’infirmière à Winterthour. Au Tessin, où elle vit depuis 42 ans, elle a complété son bagage en se formant aux soins intensifs. Elle a exercé sa profession jusqu’à la fin janvier 2022 et a aussi assumé le rôle de coordinatrice locale des dons d’organes. En 2006, elle a rejoint le careteam de Carelink, puis le Care Team Ticino en 2014.